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Publié par Claude LE NOCHER

Thomas H.Cook : Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur (Éd.Seuil, 2016)

En ce milieu des années 1990, Ben Wade approche de la cinquantaine. Il est médecin à Choctaw, petite ville d’Alabama où il a quasiment toujours vécu. Son père, Luther Wade, était épicier ici. Homme honnête, il inculqua ses valeurs à son fils. Ben est marié à Noreen Donovan, native de Gadsden, ville moyenne du même État. Leur fille Amy est adolescente. Depuis le lycée, Luke Duchamp est le meilleur ami de Ben. D’un an plus âgé que lui, Luke a épousé Betty Ann, avec qui il fit jadis ses études. Ils ont trois grands fils. Altruiste, Ben ne se contente pas de l’activité de son cabinet : il a fait bâtir une clinique dans le quartier noir de Choctaw, a créé un centre médical dans les montagnes environnant la petite ville, fait des visites hebdomadaires à la prison du comté. Néanmoins, il reste tourmenté.

Une trentaine d’années plus tôt, en 1962, Choctaw comptait sept mille habitants. “C’était un monde protestant, dépourvu de catholiques et de juifs, une communauté blanche en dépit de la faible population noire qui vivait, comme dans le royaume des ombres, à l’orée de la ville. Et surtout, c’était une société où l’on ne se fiait aux gens que s’ils étaient en tous points identiques à soi.” Univers provincial étriqué et conformiste, avec son quartier aisé de Turtle Grove et sa population ignorant le reste du pays, confinée dans sa tradition purement locale. Certes, on y trouvait des jeunes plus agressifs. Tel Lyle Gates, ex-espoir du base-ball au lycée qui s’était marginalisé, mais c’étaient des exceptions. À seize ans, l’ambiance de Choctaw déplaisait à Ben, qui projetait déjà de devenir médecin, ailleurs.

Cette année-là, une nouvelle et ravissante élève arriva au lycée. Du même âge que Ben, Kelli Troy était la fille de Mlle Shirley Troy. Cette dernière assumait fièrement son statut de mère célibataire. Elles venaient de Baltimore, dans le Maryland. Cette ville du nord, avec près d’un million d’habitants, était complètement à l’opposé du "Sud profond" héritier des Confédérés du 19e siècle. On y était moins hostiles aux "droits civiques" réclamés depuis peu par la population noire, mieux acceptée là-bas. Kelli Troy était une littéraire, sensible à l’Histoire. Ben ayant été choisi comme rédacteur en chef du Wildcat, le journal du lycée, Kelli l’y rejoignit bientôt afin d’améliorer la qualité de cette publication. Très attiré par la jeune fille, entre amitié et amour muet, Ben fut heureux de la côtoyer quotidiennement.

Au lycée, entre passions et déchirements, le marivaudage adolescent était coutumier. Todd Jeffries et Mary Diehl formaient le couple-phare. Todd était séduisant, toutes les filles en étant éprise, c’était le cador de leur génération. Avec Mary, il connurent quelques crises et ruptures. Kelli Troy s’adapta rapidement à la vie lycéenne de Choctaw. Bien que courtisée par beaucoup de garçons, elle déclinait leurs avances. Pour la fête de Noël à Turtle Grove, leur condisciple Sheila Cameron invita Ben et Kelli à venir en couple. Kelli s’y amusa, bien que Ben ne dansât pas. Si d’autres dansèrent avec elle, c’est avec Ben qu’elle rentra chez elle. Petite victoire pour lui, même s’il restait timoré dans son romantisme. Tous deux se concentrèrent sur le journal Wildcat, et sur l’origine du nom du Mont Crève-Cœur.

Quand elle entendit parler des premières manifestations de Noirs en Alabama, le sujet galvanisa Kelli, tandis que Ben se montra plus mitigé. Néanmoins, ils firent paraître un article de la jeune fille dans le Wildcat, avec l’aval du lycée. Kelli affronta des réactions assez hostiles, mais bénéficia plutôt du soutien des étudiantes. Si Ben prit un jour sa défense, se bagarrant quand elle fut insultée par Lyle, c’est avec un autre garçon que Kelli sortit finalement. C’est le 27 mai que le drame se produisit, quand la jeune fille décida de s’aventurer seule sur les pentes du mont Crève-Cœur. Malgré le procès qui s’ensuivit, avec un coupable tout désigné, les circonstances de l’affaire ne furent jamais bien éclaircies. Ce qui hante, une trentaine d’années plus tard, la mémoire de Ben Wade…

(Extrait) “La malédiction des souvenirs revient à passer en revue tous les possibles, à envisager ce qui est arrivé, mais aussi ce qui aurait pu se produire. Parfois, le soir, quand je rentre de chez un patient et me retrouve sur la route qui mène de Choctaw à Collier, j’aperçois les carrés de lumière provenant de la maison de Kelli, et je me retrouve dans l’incapacité de continuer mon chemin, arrête la voiture sur le bas-côté de la route et observe les petites fenêtres éclairées, la vieille galerie de bois, la sortie de cheminée de brique inutilisée. Parfois, dans ces moments-là, je revois Kelli telle qu’elle était, se précipitant au bas des marches puis vers ma voiture, serrant un paquet de manuels scolaires entre ses bras, tout en jeunesse et énergie, la plus grande partie du voyage lui restant encore à parcourir. À d’autres moments, elle m’apparaît telle qu’elle aurait pu devenir, âgée et sage, les cheveux striés de gris, le caractère ciselé par une expérience de la vie plus approfondie et plus longue, s’avançant vers moi sans se presser, écartant les bras, épanouie et belle dans la plénitude de sa féminité.”

 

Il existe plusieurs façons d’explorer le passé, récent ou lointain. Soit un "polar historique" restitue une époque donnée, par exemple l’ère victorienne ou la 2e Guerre Mondiale. Soit l’auteur inclut çà et là des scènes se déroulant autrefois, parce qu’elles donnent du sens à un récit raconté au présent. Et puis, il y a une troisième voie, celle qu’emprunte Thomas H.Cook. Celle qui offre tant de charme à beaucoup de ses romans. Aujourd’hui et hier sont intimement imbriqués dans la narration. On passe avec fluidité de l’un à l’autre, au gré d’un souvenir précis, d’une image marquante, de réminiscences obsédantes. Citons le cas du lycée, qui est toujours là, désaffecté depuis un certain temps, mais encore vivant dans la conscience du personnage principal. Ou de Raymond, fils d’un de ses rivaux d’antan, qui le ramène au temps des amours contrariés.

La finesse d’écriture de Thomas H.Cook n’est plus à démontrer. Notons quand même la manière dont est évoquée le procès, à travers de courts échanges avec le procureur, ou le rôle du shérif Stone, réduit à des interrogations personnelles. On n’est pas dans un strict "roman policier" d'enquête, loin s’en faut. Pas plus que dans un classique "roman noir". Même si l’auteur n’oublie pas la part sociologique de l’intrigue. Car Chocsaw est un ancien territoire Cherokee, repoussés ailleurs par des arrivants Blancs. Par la suite, on y pratiqua l’esclavage des Noirs, parfois accompagné de jeux cruels. L’esprit Sudiste resta longtemps dans les mœurs, la population étant indifférente à l’évolution de la société. Kelli Troy ne fut peut-être pas une “martyre des Droits civiques”, mais fit bouger la mentalité.

Ce roman se base sur un acte criminel, des doutes persistants et des secrets inavoués, en effet. Pourtant ce qui importe, c’est la façon subtile dont est rendue l’ambiance de cette bourgade, avec les comportements de chacun, les sympathies et les jalousies. Tout ce qui fait la nature humaine, à Choctaw comme partout : “Chaque lieu renferme le monde entier… Mais peut-être que dans une petite ville, où les choses se passent plus lentement qu’ailleurs, ne les voit-on que mieux” dit Kelli. C’est dans le portrait d’une époque et d’une population, que réside la puissance de ce splendide roman de Thomas H.Cook.