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Publié par Claude LE NOCHER

Arnaud Sérac : Des noces noires (Éd.de Borée, 2016)

Laure, trente-six ans, est policière dans le Val d’Oise. Elle vit en couple depuis plus de sept ans avec Romain. Une relation parfois agitée, car son compagnon est très jaloux. Le père de Laure était dans la police, lui aussi. Lors d’un contrôle routier, un individu le blessa : il est désormais handicapé en fauteuil. Sa fille se promet de retrouver un jour le coupable. Laure fait équipe avec Le Vieux, policier désabusé qui ne tient pas à ce qu’on l’appelle par son prénom, François. Laure ignore ce qui l’a séparé de son fils Yann, jeune adulte. Le duo s’occupe souvent de petits délits, voire de violences dans les couples, mais ils vont cette fois être chargés d’une enquête sur un meurtre spectaculaire.

Un macchabée a été démembré et balancé dans un champ de salades proche d’une zone commerciale. Partiellement carbonisé, le cadavre est très abîmé. Du charcutage laissant imaginer un acte de folie. Un crime brouillon, mais redoutablement efficace, sans indice probant. Rien à voir avec les suites d’une bagarre, ou avec la petite délinquance. Quand est retrouvée par ailleurs sa tête, on ne tarde pas à identifier cet étudiant noir venu de la Martinique, Thomas. Un garçon sérieux, pas plus fêtard que ça, plutôt altruiste, regrettant son île natale comme en témoignent ses courriers à sa petite amie. Le binôme de policiers n’a aucune piste en vue. C’est alors qu’un quinquagénaire s’accuse du meurtre.

Le prénommé Roger s’affiche facho, nostalgique du passé glorieux de la France, s’accusant fièrement d’avoir éliminé un Noir. Un excellent coupable, sans doute, sauf que sa version ne paraît guère crédible. Il a plus sûrement le profil d’un pauvre type, menant une vie des plus minables. Si trop de détails ne collent pas, cela permet aux autorités de temporiser vis-à-vis du public. Une seconde victime est découverte dans un parking souterrain, avant que sa tête ne soit retrouvée en bordure de forêt. La mère du jeune Rachid a compris qu’il s’agissait de son fils, un étudiant dont la vie était aussi propre que celle de Thomas. Laure cherche si des points communs peuvent expliquer ce double crime.

En guise de suspects, on signale à la police deux frères quasi-sexagénaires. Des lascars vivotant de combines, sur lesquels il faudra garde un œil, sans plus. Dans les poubelles d’une résidence, on trouve une troisième victime. Originaire de Montpellier, ce Timothée était également un étudiant sans histoire. En parallèle, Laure réussit à entrer en contact avec Yann, le fils de son coéquipier. Peu probable que père et fils réussissent à renouer. Le cas d’un homme admis aux Urgences pour de sérieuses brûlures pourrait avoir un lien avec l’affaire. Mais celui-ci ne s’est pas éternisé à l’hôpital. À trop jouer avec le feu, l’assassin s’y est-il brûlé ? Il y aura plusieurs autres décès à déplorer dans ce dossier…

(Extrait) “En reconnaissant que nous n’avons pas d’autre suspect à proposer, nous nous exposons immanquablement à la colère des supérieurs. Nous en prenons le risque. Même si l’ambiance du commissariat ressemble souvent à celle d’un collège privé, avec ses rancœurs, ses frustrations et la prétention des petits chefs, Le Vieux et moi nous ne nous embarrassons pas de précautions. Nous avons trop l’habitude des instructions pour savoir que les mensonges nous retombent toujours sur le nez. Essayer de maquiller la vérité pour se faire mousser entraîne toujours un retour de manivelle. Trop d’aléas, trop d’imprévus. Cela ne tient à rien. Il nous faut rester vigilants afin de sauter sur le premier indice, la première maladresse de l’auteur.

Le flic est un chasseur à l’affût. Il doit souvent attendre des années pour qu’un fait nouveau relance l’affaire. Ainsi je guette depuis des années l’évènement qui me lancera sur la trace de celui qui a tiré sur mon père. Quand je serai à ses trousses, rien ne pourra me faire lâcher prise.”

 

Ce très bon roman policier possède deux facettes complémentaires. Nous avons là une intrigue criminelle solide, dans les règles de l’art. Questions et fausses pistes ne manquent pas, les hypothèses absolument plausibles restant longtemps hasardeuses. Des suspects, avec une paire de frères combinards, et un de ces clampins qui se prend pour un héros de l’extrême-droite. En arrière-plan, il y a encore le cas – resté sans réponse, ni coupable – du père de la jeune enquêtrice, grièvement blessé une dizaine d’années plus tôt. Entre Laure et son compagnon, une relation houleuse. Entre Le Vieux et son fils, plus de réel contact. Le petit monde autour des policiers est fort bien dessiné, on le constate.

Le second aspect, c’est la part sociologique du récit. Cette histoire s’inscrit pleinement dans notre époque. Pas seulement à travers les décors, bien exploités. Par exemple, les policiers surveillent le parvis d’une gare, lieu sensible où divers trafics et autres pugilats sont à craindre. Sont évoquées les violences au sein des couples, désolant fait de société, hélas quotidien. Si l’accueil d’un commissariat est “un concentré du malheur terrestre”, les Urgences d’hôpitaux témoignent autant de la “vraie misère humaine”, ainsi qu’on le souligne ici. Un sujet policier maîtrisé plus un contexte actuel crédible : le résultat donne un roman très convaincant.