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Publié par Claude LE NOCHER

Hervé Jaouen : L’allumeuse d’étoiles (Presses de la Cité, 2016)

La blonde Évelyne est originaire du plat pays entre Flandre et Hainaut. Fille du Nord avec une jolie voix, âgée d’une vingtaine d’années, elle a tenté sa chance comme chanteuse. Et c’est ainsi que, grimée en brune sensuelle, elle est devenue Eva. Pour exercer son talent au Modern Dancing, dans les Monts d’Arrée, au cœur de la Bretagne profondément rurale. Une clientèle de dames mûres et de vieux beaux, en effet. Mais ce public de salles de bals n’a rien de méprisable. Ces gens-là ont le droit de se divertir, fut-ce deux ou trois jours par semaine. Évelyne a bientôt remarqué deux personnages insolites, un fils et sa mère sexagénaire semblant nymphomane. Roparz et Marie-Thérèse, elle les a surnommés le Poète et la Piquée. Elle va en apprendre davantage sur eux, quand Roparz se raconte.

Le parcours du jeune homme et de ses parents, tenant une ferme, ne fut pas simplement celui d’une famille campagnarde. Roparz comprit très tôt qu’il était à l’opposé de son père, si rustre. Sa tante Émilienne, une citadine, était beaucoup plus proche de Roparz. Il logea chez elle, à Rennes, le temps de poursuivre ses études. Pendant ce temps, à la ferme, des problèmes survinrent : imaginant une malédiction, son père sombra dans la superstition, se laissa gruger par un prétendu mage. L’affaire ne pouvait que mal finir, surtout si le père de Roparz trouvait une corde sur son chemin. À soixante ans, Marie-Thérèse entra dans une période de liberté et d’hédonisme forcenés. L’épisode Maurice ne dura qu’un temps, avant qu’elle consacre ses loisirs au Modern Dancing et aux rapports sexuels.

Cette aventure familiale au quotidien est devenue au fil des années un manuscrit, œuvre de Roparz. Quant à faire publier ce livre, cela aurait été possible si cet écorché vif s’était montré moins intransigeant. Toutefois, il ne faut pas ricaner sur les hasards de la vie. Un chasseur de passage en Bretagne, nommé Albert Mireuil, remarqua Évelyne. Ou plutôt Eva, interprétant la chanson écrite par Roparz, “L’allumeuse d’étoiles”. Une chanson forte, ayant une résonance sur un public urbain décalé, déclassé. Un possible succès, Mireuil n’en douta pas un instant. Actionnaire dans une maison de production musicale, il les brancha avec Jacques Craube, bien vite baptisé “Mister Prode” par Évelyne et Roparz. Le couple s’installa durant plusieurs mois à Paris, afin de concrétiser ce projet de disque.

Mais Évelyne dut continuer seule sur sa route. Eva céda la place à Lyne, animatrice dans un club de vacances pour clientèle d’Allemands, en Turquie. Ce fut Tello, l’organisateur en chef, qui remplaça Roparz dans le rôle du pygmalion. Il était conscient que son avenir à lui se conjuguait au passé. Jacques Craube, il l’avait connu. Si Lyne avait croisé son chemin, il n’était pas surprenant que ça se soit mal terminé. La fatalité épargnera-t-elle cette fois la jeune femme ? Dans ce nouvel univers, peut-être moins hostile, Tello l’espère…

(Extrait) “Le dimanche, Roparz et moi on l’a passé dans les bistrots. À s’engueuler. Il voulait mettre les bouts, disait qu’on allait se faire baiser, qu’on jouait le rôle des ringards qui se prosternent au pied du showbiz, qu’on n’avait pas besoin de ça, qu’on avait notre fierté, qu’on pouvait vivre sans tous ces cons, que la gloire n’était qu’illusion et, pour finir, que mieux valait se flinguer tout de suite plutôt que de se laisser promener dans les paradis artificiels par des escrocs travestis en gentlemen des boulevards.

« Même pas des gentlemen farmer » il a conclu.

Moi, je lui ai dit qu’il était excessif, et que c’était ce qui faisait son charme…”

 

Heureuse initiative que de rééditer en grand format cet excellent roman d’Hervé Jaouen, datant de vingt ans. Grâce à son écriture lucide à la tonalité "directe", l’histoire n’a pas du tout vieilli. On y trouve de l’ironie, mais probablement beaucoup plus d’émotion encore. À bien lire les mésaventures d’Évelyne, de Roparz, de Tello, on s’aperçoit que l’auteur fait le choix de poser plus de questions qu’il n’apporte vraiment de réponses.

Une forme de rébellion, un mal de vivre ? Oui, les personnages centraux expriment cela, en partie. Choisir son destin serait donc impossible ? Au point de laisser désabusés ceux qui en tentent l’expérience ? Malgré ce constat, reste un espoir ténu, éventuel. Avoir la voix et le talent des plus grandes, comme Évelyne, est-ce insuffisant dans notre monde brutal excluant toute poésie, tuant toute sensibilité ? On a vu depuis, à travers les shows de télé-réalité, que le "système" récupérait tout, à son profit.

Roman social ? C’est certain. Ce dont nous parle Hervé Jaouen, c’est d’abord de la vie des "petites gens". Évelyne est issue du vide sidéral, des plaines du Nord sans attrait et sans avenir. Roparz s’est arraché à sa terre natale, pour y revenir, pour observer et raconter la vie de ses parents, bien plus réelle que ne le ferait un traité de sociologie. Tello, lui, a déjà l’expérience des échecs, de l’illusoire. Aucun d’eux n’a la chance de trouver un équilibre personnel satisfaisant alors qu’on a le sentiment que c’est simplement ce qu’ils cherchaient.

Cette opinion est "une lecture" de ce roman. D’autres lecteurs y dénicheront sans nul doute des angles différents, auront un autre regard, car le propos de ce livre est riche de nuances.