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Publié par Claude LE NOCHER

Julia Heaberlin : Ainsi fleurit le mal (Presses de la Cité, 2016)

À Fort Worth, au Texas, la rousse Tessa Cartwright est aujourd’hui âgée de trente-quatre ans. Elle vit avec sa fille Charlie dans une petite maison d’un quartier historique préservé de la ville. Le père de l’adolescente est un militaire américain, lieutenant-colonel en poste au bout du monde, avec lequel Charlie garde des contacts. Leur voisine octogénaire Effie est sans doute un brin follingue, mais c’est une brave personne. Tessa protège à l’excès sa fille, et peut compter sur la vigilance d’Effie. Même si elle préserve un certain anonymat, Tessa n’ignore pas que bien des gens se souviennent de l’affaire très médiatisée dont elle fut la protagoniste. Dix-huit ans ont passé, pourtant.

Orpheline de mère depuis ses huit ans, Tessa fut élevé avec son frère Bobby par son père et son grand-père. Ce dernier avait bâti pour eux une singulière maison évoquant l’univers des contes de Grimm. Un jour, alors qu’elle avait seize ans, on retrouva par miracle Tessa sur un tas d’ossements humains. Moribonde, elle gisait près du cadavre de la jeune Merry, au milieu d’une fosse garnie de marguerites jaunes à l’œil noir. Traumatisée, Tessa restait partiellement amnésique, et fut aveugle durant près d’un an après sa sortie de l’hôpital. Avec son chien Oscar, elle suivit une thérapie chez un psy. Si elle accepta de dessiner pour expurger son drame, elle refusa toutefois qu’il utilise l’hypnose pour la soigner.

Sa meilleure amie Lydia Bell lui apporta une aide, à sa manière. Cette jeune fille était une passionnée d’énigmes, telles le mystère Anastasia, le cas Jack l’Éventreur, la disparition d’Agatha Christie. Ou même le procès d’O.J.Simpson, au cœur de l’actualité à l’époque des faits. Son soutien apparaissait aussi efficace que celui du psy, sinon plus. Hélas, la famille de Lydia déménagea subitement avant la conclusion de l’affaire. Tessa n’a plus de nouvelle depuis de Lydia, disparue dans les limbes du passé. Même si elle reçoit un message de sa copine d’autrefois, Tessa peut supposer que c’est d’un maniaque connaissant le dossier. Il arrive que la jeune femme croit entendre des voix, celles des autres victimes.

Le coupable fut jugé. Afro-américain, Terrell Darcy Goodwin croupit depuis dans le Couloir de la Mort. Son exécution n’est plus qu’une question de jours. Mais un groupe créé par la défunte Angie, une femme riche éprise de justice, a entrepris de sauver Goodwin. Accusé à tort ? Tessa, qui sent planer l’ombre du tueur des Marguerite – comme les médias ont surnommé les victimes, est d’accord pour reconsidérer l’affaire. Avec Nancy Giles, la psy septuagénaire du groupe, Tessa réexamine les dessins faits lors de sa thérapie, pouvant posséder plus de sens qu’elle l’a cru. Le bel avocat William ne ménage pas ses efforts de son côté. La super-médecin légiste a obtenu l’exhumation des corps pour chercher l’ADN.

C’est d’ailleurs ainsi qu’est identifiée Hannah Stein, disparue vingt-cinq ans plus tôt, dont Tessa rencontre la mère. La famille avait alors un suspect, mais cela présente-t-il un réel lien avec les Marguerite ? Les souvenirs diffus ou plus précis de Tessa, ses échanges avec le procureur Vega et autres instants du procès : qu’est-ce qui permettra de clarifier sa mémoire ? Tessa et sa fille courent-elles un danger ? Pendant ce temps, le compte-à-rebours devient toujours plus oppressant avant l’exécution de Terrell Goodwin…

(Extrait) “Le tueur a planté pour moi des marguerites jaunes à six reprises. Quel que soit l’endroit où je vivais. Il aime me laisser dans le doute. J’en sus persuadée, désormais.

Il attendait si longtemps entre chaque repiquage, parfois, qu’avant l’intervention d’Angie je parvenais la plupart du temps à me convaincre que le véritable tueur était derrière les barreaux. Que les premières marguerites jaunes étaient l’œuvre d’un malade, et les suivantes dues aux caprices du vent.

Dans cette boîte étiquetée "Impôts", qui contenait initialement des tennis de marque Asics pointure 38, sont réunies les photographies que j’ai prises à chaque fois, on ne sait jamais. Au cas où.

Je soulève le couvercle de la boîte posée sur le lit. Au-dessus de la pile se trouvent celles que j’ai prises avec le vieux Polaroïd de mon grand-père. Cette première fois, juste après le procès, j’avais cru devenir folle…”

 

Il est indispensable d’insister sur un point : aborder ce livre tel un roman d’enquête serait une erreur de lecture. Certes, en raison du nombre colossal d’innocents emprisonnés aux États-Unis, en particulier au Texas, des organisations bénévoles tentent de réviser les dossiers en question avant qu’il ne soit trop tard. Comme celui qu’on nous décrit ici, basé dans les locaux d’une église d’un quartier mal famé de Fort Worth, ces groupes collectent des indices disculpant les condamnés. L’auteure nous décrit en effet l’action de ces experts de la dernière chance. Néanmoins, aussi passionnant soit-il, ce n’est qu’un des aspects de l’intrigue. Qui souligne également l’esprit texan, avec ses facettes discutables.

En réalité, ce n’est pas un strict suspense à l’ambiance tendue, avec des rebondissements-choc, mais une histoire où prime la psychologie. C’est un puzzle complexe à recomposer, dont la première partie met en parallèle des scènes avec Tessa aujourd’hui et celle qu’elle fut dix-huit ans avant, la Tessie de l’époque de sa thérapie. Adolescente, elle ne se livra pas entièrement, parce qu’elle ne se rappelait pas de l’ensemble de sa mésaventure, et aussi quelque peu par jeu. Adulte, sans être absolument apaisée, elle peut approcher plus lucidement le passé. Est-on sûr que rôde encore le fameux tueur, que Tessa et sa fille Charlie soient menacées ? Non, bien que ça n’ait rien d’impossible.

Il convient donc de s’immerger dans ce récit, d’en suivre le tempo sans précipitation, afin d’apprécier à sa juste valeur ce très bon suspense psychologique.