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Publié par Claude LE NOCHER

Naomi Hirahara : Gasa-Gasa Girl (Éd.L’Aube noire, 2016)

Mas Arai est un jardinier septuagénaire d'origine japonaise qui vit à Altadena, près de Los Angeles. Rescapé d’Hiroshima, il est veuf depuis environ dix ans de son épouse Chizuko. Leur fille Mari habite New York avec son mari Lloyd Jensen, un hakujin sans aucun rapport avec le Japon. Ils ont un bébé, Takeo. Alors qu’elle était en froid avec lui, sa fille Mari a demandé à Mas de les rejoindre à New York. Heureusement pour lui, son vieil ami Tug Yamada y séjourne en ce moment chez sa fille Joy, ex-étudiante en médecine devenue artiste. Mas découvre le petit appartement en sous-sol de Mari et Lloyd, dans le quartier de Park Slope, sur Carlton Avenue. Il se trouve finalement seul avec son gendre. Mari ne semble pas pressée de le revoir. À moins qu’elle n’ait un problème avec le bébé Takeo, qui a une santé très fragile.

Mas se doute bien que les finances du jeune couple ne sont guère florissantes. Lloyd a été engagé par le riche Kazzy Ouchi pour rénover un jardin. L’endroit possède une connotation quelque peu historique, jouxtant la propriété ayant appartenu à la famille Waxley, du nom d’un défunt homme d’affaire milliardaire. Il s’agit de remettre en valeur ce jardin, avec la symbolique japonaise d’origine. Ça ne plaît pas du tout à Howard Foster, le voisin qui ne cache pas son hostilité. Hélas, le projet n’avance guère, étant régulièrement vandalisé par des inconnus. On s’apercevra même que les coûteux outils achetés récemment ont été volés. Mas se rend sur place afin d’évaluer le chantier, de réparer certains dégâts. C’est lui qui découvre le cadavre de Kazzy Ouchi, plus ou moins enterré dans un bassin à carpes du jardin. En marge de l’enquête menée par l’inspecteur Ghigo, il relève des indices.

Le policier prend sûrement le vieux Mas pour un "aho", un véritable imbécile. Sans doute est-il désorienté dans cette ville dont il ne connaît pas les usages, ne serait-ce que pour prendre le métro. Mais le jardinier kibei est observateur. Il a trouvé un "gardénia mystère" dont il ne tarde pas à savoir l’origine, grâce à son ami californien Haruo. Il a aussi déniché la balle qui a tué Kazzy Ouchi, qu’il garde pour lui. Surtout, il s’intéresse aux proches de la victime. Il y a sa fille Becca, qui ne manque pas de caractère, son fils antipathique Phillip, Mlle Waxley, dernière de la lignée familiale, et plusieurs autres. Avec ceux-là, sauf Becca, l’avenir du projet est fortement compromis. Encore que Kazzy Ouchi ait désigné, avant sa mort, un étonnant successeur au conseil qui décidera de la suite du projet. L’inspecteur Ghigo soupçonne en priorité Lloyd et Mari d’avoir assassiné Kazzy.

La dynamique avocate Jeannie Yee sort le couple des griffes du policier, provisoirement. Une lettre posthume de la victime paraît indiquer qu’il s’est suicidé, car il avait de sérieux problèmes de santé. Peut-être s’agit-il d’un faux. Les journaux se sont emparés du sujet, évoquant le racisme contre les Japonais ou la jalousie envers le milliardaire tué. À l’issue d’une messe chrétienne, Mas interroge des personnes ayant connu Kazzy. On lui confirme que cet homme strict ne manquait pas d’ennemis. Pistant un jeune voyou, Mas comprend qui est à l’origine du vandalisme visant les travaux du jardin. Sans doute Mas devra-t-il fouiller dans la vie privée de Kazzy Ouchi pour cerner l’assassin…

(Extrait) “Mas ne comprenait rien à ces histoires de croyances. Il pensait que la religion se transmettait comme le diabète ou la calvitie au sein d’une famille. Aussi avait-il été surpris d’apprendre que Tug était en fait le seul de tous ses frères et sœurs à s’être converti au christianisme. Cet évènement s’était produit après qu’un soldat nisei chrétien d’Hawaï lui avait sauvé la vie, alors qu’ils se battaient au front en Italie. Grièvement blessé, le soldat était mort plus tard. Il avait donc paru logique à Tug de prendre la religion de l’homme hawaïen. Mas était sensible à ce type de geste de gratitude.

D’après Tug, la famille élargie des Yamada avait vu d’un très mauvais œil sa conversion au christianisme. Étant le chonan, le fils aîné, il avait hérité du butsudan, l’autel bouddhiste de la famille et avait pour devoir de s’en occuper…”

 

On a pu faire la connaissance de Mas Arai dans “La malédiction du jardinier kibei” (2015), qui offrait déjà une excellente impression. Ayant traversé bien des épreuves et des échecs depuis sa jeunesse, ce vieux jardinier ne s’inscrit pas exactement dans une philosophie zen. Par sa longue expérience de la vie et des êtres humains, il fait simplement preuve de jugeote. Ce sont les circonstances qui le poussent à s’improviser détective amateur. Il ne mène pas une enquête parallèle : il cherche juste à comprendre la situation, afin de disculper sa fille et son gendre. Toutefois, si la région de Los Angeles est son "terrain de jeu" habituel, Mas Arai ne dispose pas des mêmes repères à New York.

Cette métropole est bien plus bétonnée que son décor ordinaire californien. Surtout, les gens d’ici sont tous "gasa-gasa", agités, excités, en mouvement. Certes, sa fille Mari a toujours eu ce comportement remuant, mais cela s’applique à toute la population new-yorkaise. Au moins, apprendra-t-il à mieux apprécier son gendre blanc, Lloyd. L’intrigue permet aussi à l’auteure de faire allusion à des aspects de la culture ancestrale japonaise. On comprend les divers degrés d’appartenance des Japonais à la nation américaine. Sont par exemple évoqués leurs systèmes d’écriture : “les syllabaires katakana et hiragana, et les caractères kanji, plus complexes, sorte de hiéroglyphes des temps modernes. Tous trois sont dérivés des caractères chinois.” Un polar très réussi, où la part criminelle a son évidente importance, tout en nous initiant à la vie des Américano-Japonais.