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Publié par Claude LE NOCHER

Robert de Rosa : L’œil de la Providence (de Borée, 2016)

Printemps 1985. Robert Spinoza et Grégory Des Cartes sont policiers au commissariat de Clermont-Ferrand, dirigée par Marcel Broust. Ce dernier sent immédiatement que le décès suspect de Joseph Raminovitch va être source de problèmes. Car ce chef d’entreprise est mort empoisonné au cours de sa cérémonie d’entrée chez les francs-maçons de la région. Le médecin légiste, antisémite, ne peut que confirmer le meurtre. Rescapé des exactions contre les Juifs durant la guerre, Raminovitch dirigeait – avec sa froide secrétaire Yvette – une grosse société de construction de Clermont-Ferrand. Crime d’ordre privé ou affaire qui concernerait des concurrents – dont la puissante SOBAT, sa veuve tient à ce que toute la lumière soit faite sur le meurtre.

Enquêtant autour de récents incidents sur un chantier, visant Raminovitch, la police interroge un Turc franco-croate et un Alsacien de Phnom Penh. La victime était en désaccord avec son fils, et successeur dans l’entreprise, au sujet du sponsoring d’une équipe sportive locale. Mais c’est surtout la fille du couple, Sarah, vingt-trois ans, à laquelle s’intéressent les policiers. Des Cartes se déplace à Marseille, où elle vit en marginale rebelle avec un compagnon repris de justice. Si elle crache sur sa famille et sur la société en général, Sarah bénéficiait néanmoins de l’argent paternel. Lounès Salamo, cinquante-trois ans, né en France de parents chrétiens libanais, négociant en bois, est à son tour retrouvé mort. Il appartenait à la même loge maçonnique, où Raminovitch allait être accueilli à son décès.

Les modes opératoires s’avèrent très différents, le second mort ayant été tué de manière violente puis jeté dans l’Allier. Les gendarmes marseillais ayant alpagué le compagnon de Sarah, celui-ci leur a échappé lors de son transfert. Heureusement, il sera vite rattrapé. Il est plus que certain que ce malfaiteur a des choses graves à cacher. On compte bientôt une troisième victime en lien avec la loge maçonnique : juive d’origine, Rebecca Duclos est l’épouse d’un de leurs membres. Le couple s’est formé à l’issue de la guerre. Cette dame a été abattue par une arme à feu allemande, datant de l’époque nazie. Une série de trois victimes, dont deux Juifs : Spinoza, Des Cartes et le commissaire Broust ne peuvent pas y voir de coïncidences. Certains adeptes de la loge semblent peu assidus ces derniers temps. Parmi eux, émergent trois noms. Des gens qui, comme Raminovitch, habitèrent le 18e arrondissement de Paris…

(Extrait) “Des Cartes se trouvait bien démuni pour dresser un portrait des deux femmes liées à la victime. La fille, c’était fait, et il ne pouvait qu’attendre des nouvelles des gendarmes… La mère semblait intouchable. Mais personne n’avait pensé au fils. Il décida de commencer par lui et d’en savoir plus sur le climat familial.

Le fils en question n’était pas au bureau. Aux réponses qu’on lui fit, il comprit qu’il n’y était pas souvent. Ce n’était pas tant ses fonctions dans l’entreprise qui l’appelaient au dehors que celles du président du club de football, club largement financé par l’entreprise de son père […] Raminovitch-fils était du genre démago-grandes écoles. Son père l’avait poussé à faire Sup de Co, où il avait côtoyé quelques élèves devenus hommes politiques. Il tentait de suivre la même voie…”

 

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce roman, au-delà de la stricte intrigue criminelle. Il y est largement question des mystères de la franc-maçonnerie, qui font encore fantasmer négativement beaucoup de nos contemporains. Certes, ces cercles restreints unis par une "fraternité" d’esprit, élitistes par nature, conservent une opacité troublante pour la plupart d’entre nous, qui n’appartenons pas à ces groupes maçonniques. Quant à les accuser de tous les maux, de comploter au profit d’intérêts secrets, il y a une marge… On eût souhaité, pour une bonne compréhension, que l’auteur précise dès le départ que cette enquête se déroule en 1985. C’est le seul petit défaut de ce roman.

Dans la deuxième partie du récit, l’auteur retrace un épisode historique, la trop fameuse rafle du Vel’d’Hiv. Les références à l’époque et à la collaboration pétainiste sont incluses dans cette affaire de meurtres, on l’imagine bien. En exergue, sont rappelés quelques éléments sur les Juifs, et sur l’Épuration bien clémente de la fin de la guerre. Notons quelques clins d’œil amusés, avec notamment un Dr Destouches, aussi antisémite que Louis-Ferdinand Céline. Le contexte a son importance pour qu’un polar soit solide : c’est le cas de ce bon roman à suspense.