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Publié par Claude LE NOCHER

Zygmunt Miłoszewski : La rage (Fleuve Éd., 2016)

En Pologne, le procureur quadragénaire Teodore Szacki est en poste à Olsztyn, capitale de la région de Varmie-Mazurie. Il a du mal à s’adapter à cette ville qui s’urbanise trop, où la circulation est trop dense. Séparé de son ex-épouse, il vit depuis son arrivée ici voilà deux ans avec Zenia, organisatrice de mariages. Âgée de seize ans, Hela (Helena), la fille de Teo, vit désormais avec le couple. Il se sent parfois exclu des rapports entre Zenia et Hela. Occuper une fonction officielle ne signifie pas forcément exceller dans le rôle de père et de compagnon. Néanmoins, son allure en impose en tant que procureur. Teo dispose d’un nouvel assistant, Edmund Falk. Ayant suivi une bonne formation, ce semble être un juriste habile et compétent. Il n’affiche aucune fantaisie, la loi primant tout pour lui.

En cet automne triste et glacial, le procureur va ce jour-là “purger un Allemand”. Olsztyn fut longtemps une ville appartenant à l’Allemagne. De temps à autres, on retrouve des restes de cadavres remontant à cette époque. Ça paraît être le cas de ce squelette qu’on a découvert dans une salle souterraine, ancien abri antiaérien construit pour les patients de l’hôpital local. Les ossements sont confiés pour analyse au Professeur Ludwik Frankenstein et à son assistante sexy, la thésarde Alicja Jagiełło. Le cadavre n’est pas du tout ancien, en témoigne une prothèse tout récemment posée. On identifie vite la victime, M.Najman, agent de voyage. Comment en faire un squelette ? Alicja mène des expériences avec des mouches spécifiques très voraces, tente la cuisson d’un corps et l’acide, avant de réaliser qu’on a utilisé un produit courant.

Le procureur laisse le complexé policier Bierut, natif de Varmie, enquêter de son côté. Téo entend la déposition de la veuve, mais cette Mme Najman ne le convainc pas tellement. Il va aussi rencontrer l’associée de l’agent de voyage, qui lui fournit finalement un détail fort intrigant. Par ailleurs, le procureur a reçu une femme qui dit avoir peur de son mari. Elle ne peut lui reprocher qu’une chose, il contrôle exagérément leur vie de famille. Névrosée ? C’est ce que Téo pense de cette femme, dans un premier temps. Toutefois, il n’oublie pas la brillante dissertation de l’étudiante Wiktoria Sendrowska, dix-huit ans, sur “l’adaptation à la survie en famille”. Edmund Falk l’incite également à ne pas négliger ce possible cas de maltraitance sur une mère de famille. Même s’il n’y a pas de véritable accusation.

Sans doute le procureur aurait-il dû se déplacer plus tôt rue Równa, où une femme et son enfant en bas âge semble bien en péril. Mais, voulant donner de la justice une meilleure image, la chef du Parquet de Varmie a une idée nouvelle : le procureur Teodore Szacki doit apparaître tel un shérif, un porte-parole plein de prestance et sûr de lui. Certes, il a belle allure mais Teo ne pense pas que ce rôle lui convienne. Ce n’est pas pas Falk qui va l’aider en ce moment, leur relation étant quelque peu conflictuelle. Entre les femmes battues et le dossier du squelette Najman, se dessine une affaire de vengeance par des justiciers. Sa propre fille Hela risque d’être mise en danger…

(Extrait) "Le brillant adjoint ne se fit pas prier et récita sans faute les hypothèses qui lui venaient à l’esprit à ce stade de l’enquête : un règlement de comptes mafieux, un Hannibal Lecter de Mazurie (évidemment Falk ne tolérait pas l’idée qu’un meurtrier psychopathe puisse être originaire de Varmie) ou une vengeance personnelle.

Teodore l’écoutait et se demandait à quel point il fallait haïr quelqu’un pour le dissoudre vivant. À priori, il ne s’agissait pas d’une peine de cœur ou d’un problème de dette non honorée. Combien de temps devait-on nourrir sa haine pour préparer une mort aussi atroce ? Derrière une telle haine, il devait y avoir une faute épouvantable. Fallait-il avoir perdu tout ce qu’on possédait ? Tout ce qu’on aimait ? Tout ce qui constitue une vie ? Encore fallait-il le perdre de manière si définitive, si irrécupérable qu’on en venait à commettre une vengeance aussi étonnante que sanguinaire."

 

Cette histoire se déroule dans la Pologne d’aujourd’hui. Au-delà de l’intrigue criminelle, il s’agit d’un portrait de ce pays, vu de l’intérieur par le procureur Szacki. Si cette ville de Varmie-Mazurie nous est au départ parfaitement inconnue, l’auteur nous la décrit dans son ambiance, autant au regard de son passé allemand que de son évolution actuelle. Il nous fait sourire avec des digressions, que ce soit sur l’urbanisme grisâtre ou sur l’invention de pilules-minceur qui ne seraient pas la panacée, et sur quelques autres sujets. Si elle garde des aspects bureaucratiques et des imperfections diverses, la Pologne a bien changé depuis la décennie 1970, et même depuis la fin du communisme. Néanmoins, certains ont l’air de penser que la Justice ne s’y exerce pas avec suffisamment de sévérité.

L’un des principaux thèmes traités, c’est la notion de vie de couple et de famille. À travers le cas du procureur : “Il savait bien qu’il ne vivait pas non plus dans les années 1950. Il ne s’attendait donc pas à ce que, une fois rentré à la maison, quelqu’un lui ôte ses chaussures et lui enfile ses chaussons à la place, ou que, après le dîner, un verre de bourbon et un journal atterrissent comme par magie entre ses mains.” Il n’est nullement rétrograde, juste un brin dépassé. Par contre, dans ce pays aussi, les violences conjugales sont extrêmement préoccupantes, que ce soit par les coups ou par la psychologie. Il n’est pas moins grave de rabaisser ou de confiner une épouse, de lui donner une image d’elle-même humiliante, que de la battre.

Bien que sympathique aux yeux du lecteur, Teo Szacki ne compte pas que des amis à Olsztyn : il devrait se méfier des manipulateurs. Cet épisode de sa vie a peu de chances de se terminer par un "happy end". Racontés avec fluidité, mêlant les moments sombres et un humour ironique, les romans de Zygmunt Miłoszewski possèdent leur tonalité particulière. Et c’est avec un plaisir certain que l’on s’immerge dans cette histoire.