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Publié par Claude LE NOCHER

Qiu Xiaolong : Il était une fois l’inspecteur Chen (Éd.Liana Levi, 2016)

Dans les années 1990, Chen Cao est devenu inspecteur principal de la police de Shanghai, et cadre du Parti. En filigrane de ses enquêtes, apparaît une part de l’histoire maoïste de la Chine. Mais qu’en est-il de son vécu durant sa jeunesse ? Au temps de la Révolution culturelle, sa famille d’enseignants fut persécutée par les zélés Gardes Rouges. Son père fit partie des "monstres noirs", humiliés par le régime. Il y en eut tellement d’autres, tel le Docteur Zhang à l’hôpital, jalousé par un sbire du Parti amoureux de la belle infirmière Huang. Malgré tout, Chen Cao parvient a poursuivre des études littéraires, la poésie étant sa passion, et l’exploration des romans étrangers s’avérant pour lui si excitante. Grâce à la jeune bibliothécaire Ling, fille d’un haut responsable maoïste, Chen progressa beaucoup.

Ayant obtenu un diplôme de littérature comparée à l’université de Pékin, il doit accepter un poste dans un commissariat de Shanghai. N’ayant aucune expérience comme policier, on le charge de traduire un manuel de procédures américain. Ça lui laisse du temps pour lire des romans occidentaux. Ce n’est pas l’inspecteur Ding qui l’en empêchera. Chen se sent un intrus dans ce milieu. Pourtant, quand se produit un meurtre singulier, il ne tarde pas à s’y intéresser. Selon l’autopsie effectuée par le Docteur Kia, que Chen connaît déjà, le mort avait dégusté peu avant des plats de haute qualité. Étant lui-même un gourmet, Chen déniche le restaurant où la victime mangea ce jour-là. Il obtient bientôt le nom et l’adresse de cet homme assez âgé, Fu Donghua, renseignements qu’il transmet à Ding.

Spolié par le régime dès l’instauration des préceptes de Mao, parce qu’il était considéré tel un "capitaliste" bien que simple commerçant, Fu a été largement indemnisé quand arriva le pouvoir de Deng Xiaoping. Son fils et sa fille le trahirent jadis, au nom de la Révolution culturelle. Ils font de possibles suspects. Fu avait engagé une jeune employée de maison, Meihua. De méchantes rumeurs, alimentées par les enfants de Fu, peuvent conduire à soupçonner cette employée peut-être trop proche de son vieux patron. Qu’elle assouvisse les fantasmes… gastronomiques de Fu, qu’elle soit active pour embellir son appartement, est-ce un crime ? Aux yeux des "héritiers" de Fu, sûrement.

Chen est attentif aux témoignages du voisinage : même contradictoires, ils lui apportent certaines réponses. Qu’il transmet toujours respectueusement à l’inspecteur Ding. Il est possible de suspecter également un ex-Garde Rouge nommé Pei. Les sbires maoïstes ont perdu tout pouvoir, mais certains restent parfois menaçants. En toute modestie, laissant les honneurs à son supérieur Ding, Chen parviendra à dénouer cette première affaire…

(Extrait) “Il envisagea d’aller en discuter avec l’inspecteur Ding, puis il se ravisa. Il n’avait rien de nouveau à lui apprendre.

Pourtant, il se sentait attiré par l’aspect social du drame familial. À l’époque, Chen non plus n’avait pas pu s’empêcher d’en vouloir secrètement à son père d’être un "monstre noir", un statut qui représentait la fin du monde dans l’imaginaire d’un jeune garçon. Des années plus tard, il regrettait amèrement d’avoir nourri ces sentiments, mais il était trop tard. Cette enquête représentait le geste qu’il n’avait pas pu faire. Une sorte de rédemption symbolique.

Il décida donc de s’investir pleinement. Au pire, l’échec confirmerait qu’il n’avait pas l’étoffe d’un flic.”

 

Lorsque le héros d’une série de romans policiers connaît un beau succès, une sorte de tradition veut que l’auteur revienne sur "la première enquête" de son personnage. Avant d’être cet enquêteur chevronné résolvant brillamment des affaires complexes, voici donc les prémices de sa carrière. C’est bien le principe adopté par Qiu Xiaolong pour ce dixième opus des aventures de l’inspecteur Chen Cao. Le cas criminel évoqué ne manque pas d’intérêt, puisqu’il permet en particulier à l’auteur de détailler la gastronomie chinoise. Et on nous présentera quelques coupables potentiels, des alibis, des hypothèses, avant que ne soit dévoilé le nom de l’assassin. Mais l’essentiel est assurément dans le contexte.

Plus que jamais, Qiu Xiaolong s’inspire de son parcours personnel et familial, d’épisodes vécus dans la Chine de l’impitoyable Révolution culturelle. Nul n’ignore que la culture a toujours été la première cible des régimes dictatoriaux. Le dogme maoïste entraîna des conséquences monstrueuses contre les "intellectuels", non sans avoir écarté la population possédant quelques biens avant l’arrivée du communisme. C’est quasiment d’une façon introspective que sont évoquées ici les jeunes années de Chen Cao. Parvenir à évoluer au sein du système d’alors, malgré les mauvais antécédents de ses parents, n’avait rien de facile. Faire profil bas ? Certes oui, mais pour trouver sa place dans cette société-là, cela exigeait une sacrée subtilité.

L’auteur inclut dans cette fiction des réflexions et autres retours sur sa propre histoire. Il explique, par exemple, d’où vient le personnage de son ami Lu, qui apparaît dans cette série de romans. Un polar, bien sûr. Mais, en priorité, à travers des portraits de Chinois de Shanghai, c’est un regard sur le passé récent de ce pays que nous raconte Qiu Xiaolong.