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Publié par Claude LE NOCHER

Tito Topin : De Gaulle n’est pas un auteur de polar (Genèse Éd., 2016)

Écrivain d’environ trente ans, Félix de Witt travaille sur un projet d’édition visant un "coup médiatique". En 2018, on célébrera un évènement marquant : les cinquante ans de Mai-68. Certes, on a énormément écrit sur le sujet. Pourtant, il y a un épisode dont on connaît mal les détails : la fuite du général de Gaulle à Baden-Baden, le 29 mai. S’il y exista des antagonismes entre eux, le général Massu était néanmoins un frère d’armes du Président de la République. Et son énergique épouse Suzanne pouvait s’accorder avec Yvonne de Gaulle. L’essentiel était de confirmer le soutien des militaires à leur chef. Il reste quelques rares témoins de cette journée exceptionnelle, que Félix va rencontrer (à ses frais).

Il faut être sportif pour converser avec Colonna, qui était alors l’aide-de-camp de Massu, tout en gravissant à pied sous le mauvais temps les pentes du Mont Ventoux. Tout ça pour apprendre que, le soir du 28 mai, une fête fut donnée en l’honneur d’officiers russes chez Massu. Ce qui explique que, les invités ayant semé la pagaille, Suzanne et lui n’étaient guère prêt lors de l’arrivée inopinée du général de Gaulle, le lendemain. À Baden-Baden, Félix avait prévu de rencontrer Endrik Lindenberger, mais il lui fait faux-bond. À l’époque, c’était un gamin qui aimait passer du temps avec son grand-père Gustaff, rescapé des camps soviétiques, alors jardinier-régisseur de la propriété occupée par le couple Massu.

Félix n’est pas loin de renoncer, d’autant que l’éditeur n’est pas vraiment compréhensif. Maruschka Mariotti, la compagne de Félix qui exerce aussi dans la presse et les livres, lui apporte un bon soutien moral. En réalité, Endrik et sa femme négocient directement avec l’éditeur, afin d’obtenir des droits d’auteurs. Quand Félix retourne le voir, Endrik va résoudre ses problèmes dermatologiques, car il est guérisseur. Quant aux faits du 29 mai 1968, Endrik a bien un scoop. Son grand-père découvrit le cadavre d’un officier russe dans la rivière bordant la propriété du général Massu. Au même instant, l’hélicoptère du général de Gaulle atterrissait à quelques mètres de là. Il fallut improviser, avec Suzanne Massu.

Outre l’aide-de-camp Colonna, il reste un autre témoin français. Ce Gatelet assista à une vive altercation en cuisine, lors de la soirée avec ces diables de Russes. Il est fort probable que l’officier ait reçu un coup de couteau fatal à ce moment-là. Le lendemain de la fête, un colonel russe se présenta chez Massu car deux de ses officiers manquaient à l’appel. Le général venait d’être informé par Suzanne qu’un cadavre traînait sur la propriété, et voilà qu’il y avait deux disparus ! Le colonel russe lui-même ne serait pas mécontent de "passer à l’Ouest", d’ailleurs. Sans doute faudra-t-il du temps à Félix pour reconstituer les scènes de cette journée historique, autant que pour définir qui et pourquoi on tua ce Russe…

(Extrait) “Vous vous dites : qu’est-ce qu’il fiche ici, le grand Charles ? Eh bien, je vais vous le dire, puisque nous en sommes au stade des confidences : je n’ai pas les moyens de faire face. Rien ne m’obéit plus. Je n’ai plus de gouvernement. Je dis aux ministres ce qu’ils doivent faire et ils ne le font pas. Je dis au Préfet de Police de reprendre l’Odéon, et on m’explique ensuite que ce n’est pas possible. Qu’est-ce que je peux faire ? Alors, ce matin, j’ai demandé au général de Boissieu, mon gendre comme vous le savez, et surtout un homme de valeur, j’ai demandé quelle serait l’attitude de l’armée s’il nous fallait aller à l’épreuve de force.

Et il vous a répondu qu’elle n’attendait que vos ordres pour agir.

Ce sont à peu près ses termes en effet, opine de Gaulle. Alors, je me suis dit, allons rendre visite à Massu et voyons s’il est dans le même état d’esprit.”

 

Il s’agit d’une très sympathique comédie à suspense. Malgré tout, il est bon de préciser que les principaux faits sont respectés : ayant ajourné le conseil des ministres, De Gaulle quitte l’Élysée mercredi 29 mai vers 11h15, prétendant qu’il se rend en hélico avec son épouse dans leur propriété de Colombey-les-deux-Églises. En réalité, il fait un "détour" par Baden-Baden afin de rencontrer le général Massu. Effectivement, la veille au soir, ce dernier organisa une réception en l’honneur d’officiers russes. En milieu d’après-midi, semblant ragaillardi, le général de Gaulle repart pour Colombey.

Pourquoi cette escapade outre-Rhin ? “C’est la faute des Français. Vous l’avez dit vous-même, ils me réclament à cor et à cris quand ils ont la trouille, et quand je remets les choses en ordre, quand ils sont rassurés, ils ne pensent plus qu’à leurs prochains congés payés ou à leur belote du dimanche après-midi ; et ils disent entre eux en tapant la carte "Mais il nous fait suer, de Gaule, avec la grandeur de la France !". C’est ça qui est terrible avec eux, il faut leur faire peur si on veut les avoir avec soi” explique le chef de l’État. Un coup politico-médiatique dans la tradition du général de Gaulle ? On peut en discuter, car quelques personnes de son entourage l’ont confirmé : il avait peur pour lui et les siens. Si de Gaulle restait un comédien chevronné, son aura glorieuse et sa politique commençaient à être caduques. Ne comprenant pas ce qui se passait, il prit la fuite, avant de se ressaisir.

Contexte historique bien réel, auquel s’ajoute une intrigue criminelle. Avec cette tonalité enjouée et fluide qui sied aux meilleurs polars. Notons aussi quelques réflexions douces-amères sur le monde de l’édition. Étant l’auteur d’une bonne trentaine de romans, on peut compter sur Tito Topin pour nous présenter un roman solide et souriant.