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Publié par Claude LE NOCHER

Edward Bunker : Évasion du couloir de la mort (Ed. Rivages/Noir, 2016)

Recueil de nouvelles.

Justice à Los Angeles, 1927 : Peu scolarisé, Booker Johnson est âgé de dix-neuf ans. Avec sa mère, ils habitaient le Tennessee avant de s’installer en Californie. Il est employé dans une station-service, avec son atelier. Cette nuit-là, Booker emprunte la voiture d’un client. Il se fait accrocher par un autre véhicule, conduit par un policier. Bien que n’étant pas fautif, on le place en cellule avec d’autres inculpés. Après le tribunal, il est rudoyé à son arrivée en prison, mais conserve son sang-froid. Premiers contacts avec le milieu carcéral, pour lui dont le casier est vierge. Mais, Booker apprend que sa mère a été choquée de son incarcération, ce qui entraîne un énervement croissant en lui. Bagarre avec les gardiens, six jours au mitard : c’est le début de l’engrenage. Son avocat d’office est confiant en une peine légère, faute d’antécédents. Booker va maintenant côtoyer des criminels endurcis…

Entrée dans la « Maison de Dracula » : Cameron est transféré de la prison de Bakersfield à celle de San Quentin, surnommé par les taulards la “Maison de Dracula”. Son pedigree est déjà chargé. Pour Cameron, c’est un retour dans ce pénitencier. Il y retrouve le Lieutenant Campbell, auquel il s’est mesuré par le passé, et le plus aimable Sergent Blair. Toutefois, c’est cette fois dans le Couloir de la Mort qu’il va séjourner pour longtemps…

Le prix de la vengeance : La prison du comté d’Anselmo, fin des années 1960. Lors d’une altercation entre détenus, Louis Toussaint est abattu par un gardien. “C’était toujours le Noir qu’ils tuaient en premier”, son ami détenu Eddie le sait. Sa conscience politique le rend lucide sur le sort de Noirs, et son activisme s’est développé en prison. Avec ses complices Scott et Dupree, Eddie se venge bientôt en s’attaquant à un gardien novice. Le trio est vite dénoncé, anonymement. Membre d’un collectif de défense, l’avocate Sally Goldberg accepte de s’occuper du cas d’Eddie. Le capitaine Moon, un des responsables de la prison, ne lui facilitera pas la tâche. Avec ses sbires, il n’hésite pas à tabasser le trio. Il semble quasi-impossible d’introduire une arme à feu là où il se trouve, mais Eddie espère quand même. Sinon, il pourra tenter "le tout pour le tout" si l’occasion s’en présente…

Mort d’un mouchard : Un duo de détenus compte suriner un témoin trop bavard, dans les locaux hospitaliers de San Quentin où il sont autorisés à se déplacer. Hélas, rien ne va se passer comme prévu. Ils sont obligés de s’en prendre au surveillant qui les a repérés. Puis l’infirmière du service donne l’alerte. Le duo a encore une chance de passer inaperçu en retournant dans les bâtiments principaux du pénitencier…

Évasion du couloir de la mort : Après avoir été condamné à mort, le transfert de Roger Harper vers San Quentin se fait sous sécurité maximale. Ce “mort en marche”, qui a tué trois personnes, entre cette fois dans le Couloir de la mort. S’il a déjà séjourné dans ce pénitencier, la promiscuité avec les autres futurs exécutés – des "durs" peu intelligents – s’annonce pesante. Mais ses voisins ont un projet d’évasion en cours, auquel il ne peut que s’associer. À l’approche du jour J, Roger est conscient du fort risque d’échec de leur tentative. Il est souhaitable que soit épargné le bienveillant Sergent Blair, qui n’a jamais maltraité les prisonniers. Le moment venu, une certaine pagaille va régner à leur étage du bâtiment, entre ces criminels incontrôlables…

La vie devant soi : Âgé de dix-neuf ans, Max a passé une grande partie de son existence en centres de détention pour mineurs et dans les prisons de quartier. Il passe pas mal de temps à jouer au poker, ça l’occupe et il gagne souvent. Son casier judiciaire est chargé, des "petits coups", mais l’affaire pour laquelle il va passer au tribunal ce jour-là est, cette fois, vraiment criminelle. Pour autant, il n’est que modérément tendu…

(Extrait) “Je vais également vous donner quelques conseils. Vous êtes costaud et fort, et doué avec vos poings, mais vous n’êtes pas trop coriace pour San Quentin… vous saignez comme les autres. Les bagarreurs aux poings n’ont pas grand poids ici. Nous avons des Mexicains de quarante kilos avec des grands couteaux et des baskets, et ils vous vous arracheront le cœur avant de vous le faire manger. Si vous allez les emmerder. La maxime numéro un du taulard est la suivante : tire ton temps tout seul […] Ça veut dire occupe-toi de tes oignons et ne fais pas de vague, passe inaperçu. J’ai cinq mille hommes entre ces murs. Si vous restez tranquille, vous serez sorti d’ici avant que les gardiens ne connaissent votre nom…”

 

Des années 1950 jusqu’en 1975, Edward Bunker (1933-2005) passa dix-huit ans derrière les barreaux, en partie au pénitencier de San Quentin, avant de devenir écrivain. Inutile de dire qu’il a connu ce milieu carcéral qu’il décrit puissamment. Il ne suggère nullement qu’il n’y aurait que des innocents en prison. Ses personnages ont bel et bien leur place en détention (même si c’est un peu moins vrai, au départ, pour Booker Johnson, héros de la première nouvelle). Des "durs" traités durement ; des malfaiteurs récidivistes et violents, incorrigibles repris de justice que rien ne remettra dans le droit chemin. Côté gardiens, il peut y avoir des victimes, mais également des "petits chefs" dont la violence égale celle des prisonniers. Un pénitencier n’est pas simplement une prison, c’est un lieu de vie, un univers à part entière : c’est ce que nous transmet Edward Bunker.

Longues ou plus courtes, ces nouvelles expriment d’une part la capacité à s’adapter à un séjour carcéral, d’autre part la position des Noirs en prison avant la décennie 1970. Même si la Californie ne fut pas, durant longtemps, l’État américain le plus raciste, les personnes de couleur y étaient traitées en suspects. Il est probable que la rébellion, dans la ligne des activistes Noirs des années 1960, se soit manifestée aussi entre les murs de San Quentin. L’auteur n’en reste pas à un portrait angélique de ces Noirs, il ne les victimise pas. Mais il souligne qu’ils ont généralement été broyés par un système pénitentiaire impitoyable. Un peu plus "facilement" que les autres taulards, peut-être. La force évocatrice de ce recueil de nouvelles est évidente.