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Publié par Claude LE NOCHER

Jean-Christophe Portes : L’Affaire de l’homme à l’escarpin (City Éditions, 2016)

Sous-lieutenant de la Gendarmerie Nationale, corps qui succède à la Maréchaussée, Victor Dauterive est âgé de dix-neuf ans. Issu de la petite noblesse de Bourgogne, il se destinait plutôt à devenir peintre. Il n’a pas perdu le goût de l’artistique : il fréquente assidûment Olympe de Gouges, une femme de lettres d’importance. Victor est surtout le protégé du marquis de La Fayette, toujours responsable de la Garde Nationale en ce mois de juillet 1791. À la tête du pays, un évènement a récemment brouillé les cartes : la fuite du roi et de son entourage, rattrapés avant la frontière. L’Assemblée doit statuer sur le rôle à venir de Louis 16, ce qui occasionne des manigances politiques. Certains voudraient instaurer la République. D’autres cherchent à imposer une Régence, profitant au Duc d’Orléans.

Si La Fayette pense que la France n’est pas prête pour un régime républicain, il se méfie encore davantage de la “faction d’Orléans”. Non pas que le Duc ait assez de charisme pour diriger le pays. Mais, autour de lui, on complote très activement, et peut-être compte-t-on bientôt prendre les armes ? C’est l’écrivain Choderlos de Laclos qui est mûrit le projet de porter au pouvoir le Duc d’Orléans. Si dans des salons mondains comme celui de Louise de Kéralio, directrice du journal "Le Mercure National", il croise des élus déterminés tel Robespierre, c’est le nommé Garat qui met en œuvre son plan. Garat est un ex-planteur qui fut ruiné à Saint-Domingue, île des Antilles colonisée par la France. C’est un meneur sachant galvaniser les foules, peut-être capable de mobiliser des combattants.

La Fayette charge Victor d’espionner les partisans du Duc d’Orléans. Olympe essaie de l’aider à approcher Choderlos de Laclos, tandis qu’un ennemi de Victor informe Garat que l’officier de gendarmerie est sûrement un agent de La Fayette. Néanmoins, Victor parvient à convaincre Garat qu’ils sont dans le même camp. L’ancien planteur continue à semer sournoisement l’instabilité dans Paris, où l’on conteste de plus en plus La Fayette. Avec une Assemblée peu décisionnaire, le marquis reste pourtant seul garant de la paix civile. Garat renoue avec Hyacinthe, un esclave créole affranchi et éduqué de Saint-Domingue. Il est venu en France plaider la cause de ses congénères. Il n’est pas le seul en provenance des Antilles : une femme a quelques comptes à régler avec Garat.

Pendant ce temps, le commissaire Pierre-Joseph Piedebœuf enquête sur le meurtre d’un jeune homme découvert au port Saint-Nicolas. Cet Augustin Bouvard a été mortellement frappé. Seul un de ses escarpins a été retrouvé. Il collaborait au "Mercure National". Le policier apprend vite qu’il appartenait aux milieux homosexuels – interdits et pourchassés. Assisté d’un indic, Piedebœuf enquête dans les cabarets où Bouvard était surnommé “La belle parfumeuse”. La piste d’un certain Vivien du Baly, amant du défunt, semble sérieuse. Autrichien d’origine, c’est un officier de l’armée royale française. Probablement aussi un agent au service de son pays natal, aujourd’hui du côté des Émigrés. Le 17 juillet sera une date-clé : La Fayette encourt un danger mortel, et la foule qui manifeste au Champ-de-Mars encore davantage…

(Extrait) “Après avoir fui Saint Germain l’Auxerrois, presque par miracle, il n’avait pas voulu retourner chez lui, craignant d’y être attendu. La maison d’Olympe à Auteuil lui était apparue comme un refuge évident, d’autant que les deux heures de trajet lui laissaient tout le loisir de voir s’il était suivi ou non. Ce n’était pas le cas. Pendant tout ce temps, il n’avait pas réussi à démêler ses sentiments. Avait-il fait ce qu’on attendait de lui ? N’avait-il pas été trop loin ? Certes, il s’était sorti du guêpier, mais pour combien de temps ?…”

On avait fait connaissance de Victor Dauterive dans “L’Affaire des corps sans tête” (2015), polar historique doté d’une belle intrigue criminelle. Cette deuxième aventure est dans le même esprit que la première, nous plongeant au cœur de cette époque où la Révolution balbutie encore. Si Danton, Robespierre et d’autres ténors gagnent de l’influence, c’est du côté de l’aristocratie que l’on espère chambouler l’avenir de la France. Sans doute tout le monde connaît-il “Les liaisons dangereuses”, mais on s’aperçoit ici que son auteur put jouer un rôle fort trouble en faveur de son maître, le Duc d’Orléans. Quant à l’agitateur Garat, Jean-Christophe Portes nous dit qu’il s’est inspiré d’un personnage ayant existé. C’est quelqu’un d’ambigu, d’une fourberie manipulatrice, jusqu’au-boutiste dans ses actes, peut-être sincère sur d’autres points. Oui, on imagine volontiers des gens comme lui au centre de périodes incertaines.

Sous la houlette du marquis de La Fayette, Victor Dauterive s’implique dans les arcanes de la vie politique secrète d’alors. Il a davantage de maturité, le contact d’une personnalité telle qu’Olympe de Gouges lui était bénéfique. Généreux, il le sera avec Victor-Joseph Turpin, gamin estropié figurant parmi les nombreux enfants sans famille de Paris. Plutôt contemplatif de nature, le sous-lieutenant Victor doit faire preuve d’intrépidité et parfois d’astuce pour arriver à ses fins. Il lui faut louvoyer dans un contexte plein d’incertitudes, deux ans après le début de la Révolution. Si l’Histoire a fait un bond, rien n’est installé. Et la mort plane, autant au niveau des dirigeants que sur le peuple. Ambiance délétère, qui est restituée avec crédibilité par l’auteur, parfaitement documenté. Une immersion dans le passé très réussie.