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Publié par Claude LE NOCHER

Walter Mosley : Une erreur de jugement (Éd.Jacqueline Chambon, 2016)

À New York, de nos jours. Le détective privé Leonid McGill est âgé de cinquante-cinq ans. C’est un Noir de taille moyenne, mais plutôt musclé car il pratique la boxe. Il est marié à Katrina depuis près d’un quart de siècle. En marge de leur couple, elle a eu des aventures, ce qui contribue aujourd’hui à son état dépressif. De son côté, Leonid est un homme qui attire les femmes. Sans doute parce que, ayant longtemps appartenu à des milieux ne s’accordant guère avec la Loi, il émane de lui une allure de "dur". Bien que s’étant écarté du banditisme, il garde de nombreux amis parmi les délinquants, et même les tueurs-à-gages. Le capitaine de police Carson Kitteridge l’a toujours à l’œil, n’ignorant pas que Leonid (dit LT) franchit dans les deux sens la frontière entre actes illégaux et autorisés.

Si Leonid et son frère Nikita héritèrent de tels prénoms, c’est que leur père Tolstoy McGill était animé d’un esprit tendance communiste révolutionnaire. Il abandonna sa famille alors que ses enfants étaient encore bien jeunes. On supposa que Tolstoy était mort, mais Leonid apprend qu’il vit en réalité à New York depuis quelques années. Ce qui ne signifie pas qu’il ait envie de renouer avec ce père détesté, dont il a pourtant retenu des préceptes utiles pour comprendre le monde. Leonid et Katrina ont trois enfants. Dimitri, vingt-trois ans, est le fils légitime du détective. C’est moins sûr pour leur fille Shelly ou pour Twill. À dix-huit ans, Twill étant le plus lucide de toute leur famille, Leonid l’initie au métier d’enquêteur. Quant à Dimitri, il déménage pour s’installer avec sa petite-amie Tatyana, ex-prostituée venue de Biélorussie. Cela n’arrange pas le moral de Katrina.

Leonid prend en charge Zella Grisham, trente-six ans, qui sort tout juste de prison, où elle a passé huit ans de sa vie. Officiellement, c’est l’avocat Breland Lewis qui emploie Leonid, alors que c’est l’inverse. Le détective a une lourde dette envers Zella. Le fait est qu’elle tira sur son amant infidèle, et le blessa. Mais sa condamnation fut due à sa participation supposée à un braquage de plusieurs dizaines de millions de dollars. Il s’agissait d’un coup monté faisant de Zella le parfait bouc-émissaire. À cette époque employé pour rendre des services à des mafieux, Leonid fabriqua de fausses preuves contre elle. Même si Zella ne sait rien de tout ça, le premier contact entre eux est hostile. Par la suite, elle demande au détective de retrouver son ancien amant, mais aussi sa fille. En effet, enceinte lors de son emprisonnement, elle ne put s’occuper de son bébé.

Leonid laisse son fils Twill enquêter sur une tortueuse affaire concernant la famille Mycroft, des gens fortunés dont le fils semble fort mal tourner. Aidé par la fille de ce couple, Twill devrait remplir sa mission avec efficacité. Le "privé" ne trouve plus aucune trace de l’ex-amant de Zella, ni de la femme qui couchait avec lui. Étonnant, car il utilise les meilleurs moyens disponibles. Si un policier tel que le capitaine Lethford espère toujours résoudre l’affaire du braquage colossal, il n’est pas le seul. Détective pour le groupe d’assurances Rutgers, Antoinette Lowry n’a pas l’intention de faire de cadeau à Zella. Ni à Leonid, alors que les deux détectives auraient intérêt à ne pas s’opposer dans un cas aussi complexe…

(Extrait) “Je m’engageai dans le sillage du géant, grimpant quatre étages. Le parcours était faiblement éclairé et la fièvre me faisait tanguer comme une embarcation. Ces deux données causèrent une légère sensation de peur qui vint se loger au creux de ma poitrine.

En d’autres circonstances, jamais je ne me serais rendu dans un lieu inconnu simplement parce que Kit me le demandait. Il était mon ennemi ; un adversaire, ce n’est pas un ami.

Or, j’étais malade, amoureux, et en quête de rédemption. J’aurais mieux fait de me placer sous la protection de deux médecins et d’un moine zen. Au lieu de cela, j’étais à Brooklyn, sans véritable échappatoire…”

 

Après “Le vertige de la chute”, “Les griffes du passé”, et “En bout de course”, il s’agit de la quatrième aventure du détective new-yorkais Leonid McGill. Belle tradition du roman noir que ces histoires de "privés", généralement empêtrés dans des situations énigmatiques et pleines de danger, quasiment seuls contre tous car la police ne les aiment guère, et parce qu’ils affrontent des coupables retors et sans pitié.

Dans ses intrigues, Walter Mosley fait preuve d’une virtuosité qui va bien plus loin que les scénarios ordinaires de cette catégorie. En apparence, la part de "vie personnelle" concernant Leonid semblerait primer sur l’aspect criminel. Son propre passé dans le banditisme, ses relations avec son épouse, le sort de leurs enfants, ses amis fréquentables ou carrément suspects, son damné père, tout cela contribue à l’univers du détective, bien au-delà des enquêtes. Celles-ci sont, néanmoins, concrètes au fil du récit.

Trop de puristes du polar noir mésestiment à tort les romans de Walter Mosley, peut-être parce qu’un seul de ses titres (sur plus de deux douzaines ayant été traduits) figure dans la Série Noire et quatre chez Seuil Policiers. Et pourtant, comment ne pas être séduit par la tonalité d’écriture de cet auteur ? Il décrit avec autant de subtilité les instants violents ou les moments d’apaisement, les impressions du héros sur tel ou tel protagoniste, ses états d’âme les plus intimes, la place des Noirs dans la société américaine, et tant d’autres scènes racontées sur le tempo adéquat.

La fluidité narrative nous fait presque oublier à quel point les journées, et parfois les nuits, de Leonid McGill sont bien remplies, rythmées par un flot incessant de péripéties. S’il nous paraît si naturel de suivre le détective, c’est la preuve d’une sacrée maestria de la part de Walter Mosley ! Un auteur de qualité supérieure, parmi l’élite de ce genre littéraire.