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Publié par Claude LE NOCHER

Guillaume Chérel : Un bon écrivain est un écrivain mort (Mirobole Éditions, 2016)

Saorge est un village à flanc de montagne des Alpes-Maritimes, surplombant les gorges de la Roya. Il s’agit d’une bourgade de quatre-cent âmes, d’un esprit rebelle motivé par “le refus de la société de consommation et de la mondialisation, mais un goût prononcé pour une consommation exacerbée d’alcool.” Outre le paysage remarquable, un des principaux atouts de Saorge, c’est son monastère : cet ancien couvent franciscain a traversé l’Histoire depuis les années 1630. Aujourd’hui, on y héberge des artistes en résidence. On organise parfois des rencontres avec des stars de l’Édition. Ce week-end-là, un milliardaire qui se fait appeler Un Cognito y a invité à ses frais une dizaine de ces “télécrivains”.

Guillaume Muzo et Marc Levide ne figurent pas dans la brochette d’auteurs sollicités. Trop populaires, sans doute. Par contre, le gratin médiatique germanopratin a accepté de franchir le Périphérique parisien, pour s’exiler à soixante-dix kilomètres de Nice. En tête, le dandy Frédéric Belvédère, spirituel par essence, pour qui la bonne éducation le dispute à la superficialité. Et le gentil David Mykonos, toujours dans une stratégie positive de séduction des lectrices, visant l’Académie. Avec le sinistrement hautain Michel Ouzbek, paranoïaque malsain et cruel. Sans oublier le sniper Yann Moite, hyperactif des médias, prêt à écrire sur n’importe quoi. Ni le distingué Jean de Moisson, encore vert bien qu’âgé, jamais avare de bavardages et d’anecdotes.

Chez les écrivaines, les célèbres chapeaux d’Amélie Latombe masquent un cerveau d’une intelligence incontestable, bien au-delà de son allure fantasque. La détestable Christine Légo est effrayante par sa conviction d’être unique, essentielle. Kathy Podcol est tellement sympa et inoffensive qu’elle en serait transparente. Quant à Delphine Végane et Tatiana de Roseray, est-ce leur aspect "hors de la vie" qui explique leurs ventes de livres ? Tout ce petit monde si éloigné de l’expérience monastique, et de la vraie littérature, est accueilli par le guide italo-français Francesco tandis que Patricia s’occupe de la cuisine. Certes, il y a bien un débat face au public animé par le journaliste Augustin Traquenard, mais il n’est pas surprenant que cette soirée tourne court.

Au dîner, la voix de leur hôte invisible intervient. Il accuse chacun des dix auteurs de n’être que de véreux imposteurs, des prétentieux nombrilistes, des foutriquets vaniteux, tous indignes de se dire écrivains. La comptine diffusée ensuite devrait les inquiéter bien davantage encore. Peu après, une séance de spiritisme avec la cuisinière-médium Patricia met ces dames en contact avec le généralissime Oscar Wilde et son neveu, l’ombrageux Arthur Cravan. Dans ce monastère où rôdent sûrement des fantômes errants, alors que l’orage menace, les écrivains cultivent leur ivresse (Belvédère), leurs doutes (Mykonos), leur spleen gériatrique (Ouzbek). Yann Moite sera absorbé par les livres, et le vieux Jean de Moisson étouffé par sa goinfrerie.

Moins couarde que ses quatre consœurs, Amélie Latombe n’est jamais décontenancée. Elle se pense capable d’enquêter, de traquer le démoniaque fantôme qui les empêchent de quitter le monastère fatal. N’existe-t-il pas des passages secrets, des tunnels ? Au moins leur faut-il espérer ne pas disparaître entre ces murs…

(Extrait) “La vie était trop courte pour être sérieux. Mykonos n’avait jamais accordé plus d’importance qu’il ne fallait à l’écriture. Cela faisait longtemps qu’il avait renoncé à être Scott Fitzgerald. Alors il avait fait un peu comme tout le monde, il s’était adapté à son époque. Une époque qui avait les écrivains qu’elle méritait. Une époque où feu Maurice G.Kraspec et Éric Mezzour passaient pour des penseurs, laissant donc grand ouvert le champ des possibles. Il y avait de la place pour les amuseurs. Les troubadours de l’esprit. Que les gladiateurs de l’édition s’entre-tuent donc entre eux…”

 

Prudence sur les qualificatifs ! Car, dès qu’il est question de comédie policière, d’humour, de parodie, on sent poindre le scepticisme d’un certain lectorat. Pas sérieux, pas pour moi, préjugent ces lecteurs. Effectivement, ce roman s’affiche comme un pastiche des “Dix petits nègres” d’Agatha Christie, un classique de la Littérature Policière. Le "morceau de bravoure" de l’auteur, c’est d’avoir révisé l’accusation envers les invités et la comptine mortelle, qui s’inspire de la version d’origine. Des disparitions, des victimes, du mystère, de l’étrangeté, cette intrigue n’en manque pas. Avec même une crypte et des ossements. Tout ça dans un contexte empreint d’une bonne humeur ironique, impertinente, mordante, ou décalée quand on nous présente quelques habitants de ce village provençal.

Le but n’est pas de "mourir de rire", ce qui serait un comble. Juste de bien s’amuser en suivant les tribulations de “télécrivains” hors de leur milieu naturel, les soirées mondaines, la télévision et autres médias. Qu’en est-il de cette élite autoproclamée ? Locomotives de l’édition, ces auteurs assurent un bon chiffre d’affaires à ceux qui les publient. C’est ce qui permet d’en faire paraître d’autres moins cotés, de tenter des "premiers romans", etc. Une interrogation nous vient parfois en tête, les concernant : “Écrivain, où est ton œuvre ?” Parader en public, lancer des réparties supposées brillantes, agresser des interlocuteurs émettant d’autres points de vue, jeter l’anathème sur d’obscurs plumitifs, jouer les cadors en toutes circonstances, et publier ponctuellement, voilà le portrait commun à toutes ces stars du livre. Écrivains littéraires, ne serait-ce pas exagéré ?

Parmi ces personnages, s’en trouvent d’antipathiques, et d’autres auxquels on accorde le bénéfice du doute, une impression plus favorable. Dans ce "jeu de massacre", Guillaume Chérel ne désigne pas ses préférés, chacun de nous ayant les siens. Remercions-le d’avoir rendu hommage ici à l’exceptionnel Oscar Wilde, même si le neveu de ce dernier lui vole quelque peu la vedette. En outre, cette histoire nous invite à voyager, à la découverte d’un village pittoresque, lui aussi décrit avec le sourire.