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Publié par Claude LE NOCHER

Mi Jianxiu : Fang Xiao dans la tourmente (L’Aube noire, 2016)

Pékin, vers 1990. Habitant dans un quartier vieillot de la ville, Fang Xiao est âgé d’environ trente-cinq ans. Il est salarié, comme son épouse Xiuxiu, avec laquelle ils ont un fils de dix ans, Song. Un jour par hasard, il rencontre Sui, qu’il a connu naguère, à l’époque où celui-ci convoitait Xiuxiu. Aujourd’hui, cet homme à la silhouette massive qui ne manque pas de prestance est devenu policier. Il vit avec sa sœur et son jeune neveu, Wang Liu. Il enquête entre autres sur le cas d’un pickpocket boiteux qui sévit dans son secteur. Fang invite Sui à dîner chez sa famille. Tout en se montrant assez courtois, le policier ne tarde pas à confirmer sa stricte rigueur concernant les règlements.

Peu après, Sui demande un service à Fang. Il s’agit d’héberger seulement pour quelques jours un cousin informaticien, Li Long, récemment arrivé à Pékin. Ce dernier n’est pas du tout aimable, et s’avère bientôt aussi agressif qu’envahissant. Fang et Xiuxiu peuvent se demander ce que Li fait réellement dans la vie et d’où viennent les objets qu’il stocke chez eux. Leur fils Song est persécuté à son école par un gamin brutal. Qui n’est autre que le neveu du policier Sui. Bien que Fang essaye de parlementer avec son ami Sui, il sent bien que celui-ci ne solutionnera pas le problème. Tandis que Li s’incruste, Fang est arrêté dans la cadre d’une affaire de meurtre impliquant le boiteux, avec laquelle il n’a rien à voir.

S’il est mis en prison, c’est finalement sous une autre accusation. Il perd le contact avec sa famille, Xiuxiu devant aussi affronter de graves soucis. En vue des Jeux Olympiques, leur quartier est condamné à la démolition. Quand ils reçoivent leur avis d’expulsion, on peut espérer une certaine solidarité entre les habitants, qui créent un comité de défense. Mais avec son mari en prison, et le seul soutien du vieux voisin Deng, Xiuxiu est vite mise à l’écart. Certes, le policier Sui pourrait intervenir pour le relogement de la femme de Fang et de leur fils. Pour ça, il faudra qu’il paie un coûteux bakchich aux gens qu’il connaît. Elle ne peut réunir que la moitié de la somme exigée, qui risque encore d’augmenter.

Xiuxiu se démène pour trouver un logement provisoire, sans succès. Même l’oncle de Fang auquel elle s’adresse refuse de les aider, à cause d’un dramatique souvenir de famille. La destruction du vieux quartier démarre rapidement après l’expulsion des habitants, aucune résistance n’étant possible. Mère et fils se retrouvent à la rue. L’orphelinat de Madame Kou offre au moins un toit au petit Song. Si la peine de prison de Fang a été très relativement écourtée, sa situation n’est pas brillante. Un retour dans le village où il fut élevé pourrait-il éclaircir les mésaventures qu’il vient de subir ?…

(Extrait) “Fang se trouvait dans une pièce aveugle. Une des cellules de garde-à-vue du commissariat. On ne lui avait pas donné la raison de son arrestation. Il savait de toutes manières que ça pouvait arriver, qu’on pouvait vous arrêter sans motifs clairs. Les citoyens qui avaient déjà tâté de la justice la comparaient à la foudre qui tombe n’importe où […] L’angoisse le tenaillait de ses fers brûlants et son esprit battait la campagne. Il rejouait le match. Il avait chaud dans sa cellule sans air. Il imaginait des scenarii. On avait retrouvé le porte-monnaie ! Sans doute était-ce ça…”

 

Comprendre la société chinoise n’est pas chose facile pour les Occidentaux. Pour passer en moins d’un demi-siècle des préceptes maoïstes liberticides à une économie mondialisée, le contrôle étatique restant de mise, il fallait aux Chinois une sacrée capacité d’adaptation. Ça suppose des périodes d’incertitude, des crises comme celle de la place Tienanmen en 1989. Ainsi que des sacrifices face aux changements et à l’essor économique, décidés par le pouvoir. Des bases plus saines, en commençant par une lutte contre la corruption, fléau endémique chinois. Pendant ce temps, c’est toujours le petit peuple qui est le plus atteint. Ce roman en est une sombre illustration.

Citoyen ordinaire, ayant renoncé à ses aspirations artistiques, vivant simplement au sein de la famille qu’il a fondée, Fang n’est pas exempt de fautes. Il a encore un épisode secret de son passé sur la conscience. Il est fiché pour avoir cru à la révolte de Tienamen. Et il se moqua de son ami Sui à l’époque où tous deux étaient amoureux de Xiuxiu, devenue par la suite l’épouse de Fang. Néanmoins, il n’entre pas dans son caractère de causer des torts aux autres. Enfant, il a connu les méfaits de la Révolution Culturelle, et fait profil bas en attendant des jours meilleurs. C’est exactement l’inverse qui va se produire. Personnage attachant de victime, de même que pour Xiuxiu et leur fils Song.

Ce suspense nous présente la “descente aux enfers” des protagonistes, tout en explorant le contexte sociopolitique chinois d’alors. Complémentaires, ces deux facettes contribuent au réalisme de cette histoire touchante.