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Publié par Claude LE NOCHER

Robert Goddard : Sans même un adieu (Sonatine Éd., 2016)

À l’automne 1923, Geoffrey Staddon est un architecte londonien à la réputation établie. Il est marié depuis dix ans avec Angela, fille du propriétaire des hôtels Thornton pour lequel Geoffrey conçut un des établissements de Londres. Le couple a perdu un fils en bas âge, et leur vie conjugale manque de chaleur. Geoffrey apprend qu’un drame vient de secouer la famille Caswell, à Hereford. Autour de 1910, il fut choisi comme architecte de la maison de Victor et Consuela Caswell, dans cette région à près de deux cent cinquante kilomètres à l’ouest de Londres. Ayant fait fortune au Brésil, d’où il ramena sa ravissante épouse, marié depuis un an, Victor Caswell appartenait à un milieu d’industriels du cidre.

Durant le temps de la construction, l’architecte eut souvent l’occasion de fréquenter la famille. Ainsi que le major Turnbull, grand ami de Victor. Le mariage combiné de Consuela avec Caswell ne pouvait apporter le bonheur à la jeune femme. Geoffrey et elle devinrent amants, envisageant de faire leur vie ensemble dès le chantier terminé. Tout était prêt, quand Geoffrey fut contacté pour un prestigieux projet sur Londres. Il renonça à l’idylle naissante avec Consuela, une rupture via une simple lettre explicative. Entre son propre mariage, la guerre 1914-1918 et le cabinet d’architecture, les années s’écoulèrent. Quand Geoffrey réalise que Consuela risque la pendaison pour meurtre, il décide d’agir.

Consuela est accusée du meurtre par empoisonnement de sa nièce, et d’avoir voulu tuer ainsi également sa belle-sœur et Victor, son mari. À l’évidence, l’arsenic utilisé est un désherbant dont se sert le jardinier de leur propriété. En outre, des lettres anonymes ont pu inciter Consuela à supprimer son époux, supposément volage. L’opinion publique locale est défavorable à la femme de Victor, puisque d’origine étrangère. Quand Geoffrey part se renseigner à Hereford, l’avocat de l’accusée n’est pas du tout optimiste. Il rencontre le jardinier et le majordome des Caswell, ainsi qu’Ivor Doak, l’ex-fermier miséreux que Victor priva de ses terres à l’époque, pour installer sa maison d’architecte.

Plus tard, ce n’est pas en Spencer Caswell, l’impertinent neveu de Victor, que Geoffrey pourra trouver un allié. Par contre, ses affinés se confirment avec Hermione, la sœur des frères Caswell. Célibataire et altruiste, elle refuse de croire dans la culpabilité de Consuela. Si Geoffrey a entrepris de sauver l’accusée, c’est également parce qu’il a reçu la visite de Jacinta Caswell, onze ans et demi, la fille de Consuela. Grâce à Hermione, il restera aussi discrètement que possible en contact avec l’enfant. Victor et Jacinta vont séjourner sur la Côte d’Azur, chez le major Turnbull : Geoffrey s’arrange pour les suivre jusque là, sous prétexte de vacances avec Angela. Victor Caswell ne lui cache pas son hostilité.

Tandis qu’Angela semble séduite par le major, Geoffrey s’interroge sur Imogen Roebuck, la gouvernante de Jacinta. Elle apparaît très proche de Victor. Par la suite, Geoffrey croise un des frères de Consuela, mais ce Rodrigo n’accorde qu’un mépris violent à l’architecte. Sir Henry Curtis-Bennett, grand avocat londonien, n’a que quelques semaines pour préparer la défense de Consuela. Si une lettre posthume de Lizzie, défunte femme de chambre de l’accusée, coûte cher à Geoffrey, elle permet d’éclaircir certains faits. Lors d’une mise au point avec son beau-père, le père d’Angela, l’architecte découvre des détails inattendus sur son propre passé. Si Geoffrey risque bientôt d’être lui aussi accusé de meurtre, il continue la mission qu’il s’est fixée…

Jacinta ne me lâchait pas des yeux. Elle parlait avec une simplicité et une conviction qui faisaient tomber les dernières réticences que j’aurais pu avoir en estimant qu’elle n’avait pas toute sa lucidité et qu’elle se trompait. Il est tout à fait naturel pour une petite fille de croire sa mère innocente, même lorsque la culpabilité de celle-ci est manifeste. Mais était-ce là tout ce que signifiait sa détermination ? Et pourquoi, si elle avait raison sur ce point, Victor aurait-il dû me craindre ? […]

L’idée de Jacinta était on ne peut plus irréaliste. Si les preuves dont elle parlait existaient réellement, la police et les avocats de Consuela étaient beaucoup mieux équipés que moi pour les rassembler. Sans compter que je ne voyais pas comment expliquer à Angela qu’il me fallait de toute urgence me rendre à Hereford. Et que dire, une fois là-bas, à ceux qui me connaissaient ?”

 

Avec “Sans même un adieu”, Robert Goddard démontre une splendide maturité d’écriture. Non seulement la structure scénaristique est d’une solidité à toute épreuve, mais la clarté du récit s’avère le grand atout favorable de ce roman. À l’opposé des intrigues cherchant à embrouiller l’esprit du lecteur en multipliant de nébuleux mystères, le narrateur Geoffrey Staddon raconte de façon lipide l’intégralité des faits. Dans un premier temps, ça implique des "retours en arrière" jusqu’à l’origine de sa relation avec les Caswell. C’est ainsi que nous faisons la connaissance des protagonistes de l’affaire, dont la plupart sont encore là une douzaine d’années plus tard. Aucune lourdeur dans cette "mise en place", puisqu’elle complète l’action présente, faisant comprendre la volonté du héros d’intervenir.

L’architecte Geoffrey est conscient qu’il a commis une erreur ou une faute, en délaissant la jeune femme dont il était épris. Il met tout en œuvre pour "réparer", même si ça ne doit pas être sans conséquence sur son confort de vie. Des remords l’habitent, sans doute. Un sens de l’honneur, également, qui correspond bien mieux à cette époque qu’à la nôtre. On est ici au début du 20e siècle, dans une Grande-Bretagne où les classes sociales sont très marquées. Les Caswell, ou même le beau-père de Geoffrey, font partie de la bourgeoisie d’affaire qui se place en caste dominante. Bien que connu et apprécié, un architecte reste au service de ces dirigeants. Et un avocat n’aura de poids que s’il est vraiment brillant. L’ambiance d’alors est restituée avec une très belle finesse, dans toutes ses nuances.

La sentimentalité serait encore un écueil dans un suspense de ce genre : l’auteur l’évite grâce au comportement qu’il prête habilement à Consuela. Si le bon-sens raisonnable et humaniste doit l’emporter, c’est bien Hermione Caswell qui symbolise cette idée-là. Pour captiver le lecteur dans un long roman tel que celui-ci (660 pages), il ne suffit pas de traquer des indices, d’élaborer des hypothèses, ou de privilégier un affrontement entre personnages. On veut ressentir la crédibilité de chacun, la possible véracité des situations. Ce que réussit parfaitement à transmettre Robert Goddard. Un vrai plaisir de lecture !