Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Claude LE NOCHER

Jean-Pierre de Lucovich : Satan habite au 21 (Éd.10-18, 2017)

 

Paris, 1944. Jérôme est le fils du policier retraité Louis Dracéna, ex-patron de la Brigade Mondaine. S’il a débuté dans la police criminelle, au côté de son ami Jacques Perrégaux, Jérôme Dracéna a préféré s’installer comme détective privé. Il vivote de ce métier, mais ça lui a permis de devenir l’ami d’Arletty, de côtoyer les milieux mondains de l’Occupation, et d’approcher la Gestapo française d’Henri Lafont, rue Lauriston. En ce mois de mars, rien n’est encore acquis, mais la libération de la France se précise. Jacques Perrégaux engage son ami Jérôme dans son réseau de la Résistance. Sa première mission consiste à abattre un truand mouillé dans la bande de Lafont. Avec son copain boxeur Marcel, il va s’occuper d’un maître-chanteur qui espérait rançonner un diplomate suisse. Quant à travailler pour d’autres amis d’Arletty, tel le virulent collabo Robert Le Vigan, Jérôme s’y refuse.

Une effroyable affaire criminelle fait l’actualité. Au 21 rue Le Sueur, les pompiers venus éteindre un début d’incendie ont découvert un charnier, dénombrant au moins vingt-sept victimes. Cette adresse est celle d’un médecin, le docteur Marcel Petiot. Le commissaire Massu et son équipe (dont Jacques) sont chargés de l’enquête. En fuite, le nommé Petiot s’est peut-être réfugié dans sa famille à Auxerre. On retrouve là-bas beaucoup d’objets volés à ses victimes, mais pas de trace du médecin. Le pedigree de Petiot, perpétuel magouilleur mentalement dérangé, aurait dû entraîner des suspicions, pourtant. Il nargue la police, restant introuvable. On sait que le truand Adrien le Basque confia son butin au docteur, pour financer son exfiltration vers l’Amérique latine : Jacques voudrait dénicher cette partie du magot de Petiot, afin que cela serve à la Résistance.

Repérer Loulou, le frère du Basque, n’est pas facile, à moins de passer par la pute Sonia. C’est au bar Le Tango que Jérôme tient sa meilleure piste : Nacho Anduren fut un des rabatteurs envoyant des clients juifs à Marcel Petiot. Si le patron du bar paraît coopératif, Jérôme n’ignore pas prendre des risques avec ce genre d’individus. D’ailleurs, un ancien complice du Basque se manifeste à cette occasion, cherchant lui aussi le butin. Quand le frère Loulou est finalement rattrapé, Jérôme et Marcel placent à l’abri le fameux magot. Devant se cacher, le détective s’installe chez son amie Lita, danseuse de cabaret. Il est mis en contact avec un Résistant inattendu de Neuilly, le comte de Rochelongue. C’est un oncle par alliance de l’actrice Florence Préville, amie intime de Jérôme, dont le père est un collaborateur de Pétain. La cave du comte permet de stocker le butin du Basque.

Émule de Fantomas, le docteur Petiot fait toujours planer son ombre sur Paris. Jérôme va découvrir des documents lui appartenant, en particulier un récit de son voyage à Berlin. C’est ainsi que Jérôme fait le lien avec Mara Tchernycheff, comtesse et mannequin connue à Paris. Il sympathise bientôt avec le fougueux Pierre Brasseur, qui lui présente un couple de banquiers juifs qui a besoin des services de Jérôme. Entre-temps, la Libération de Paris change la donne pour les miliciens, la Gestapo de Lafont, et quelques artistes que Jérôme a pu rencontrer. Pour en finir avec Petiot, il faudra ne pas manquer de courage…

(Extrait) “— Mais toi, dit Martial, tu n’es plus flic, en quoi est-ce que Petiot t’intéresse autant ?

Parce qu’il me le faut, Martial. Je me suis trouvé une fois face à face avec lui. J’étais attaché sur une table d’opération sans savoir si j’allais mourir ou être torturé. J’ai entendu le discours d’un fou dangereux dont les morts de la rue Le Sueur ne sont que le début d’un "grand projet", selon les propres mots de Petiot. Si j’étais raisonnable, je laisserais tomber, mais ça m’est impossible, il m’obsède. Il joue avec moi au chat et à la souris. C’est comme si j’étais sur un ring en face d’un adversaire insaisissable qui n’hésitera pas à employer tous les moyens pour m’éliminer, et pourtant je continue. Le mystère, c’est : pourquoi ne l’a-t-il pas fait jusqu’à présent…”

 

Avant tout, il est sans doute utile de préciser qu’il ne s’agit ni d’une biographie de Marcel Petiot, ni d’un énième livre sur l’affaire criminelle en question. Le sujet a été traité ailleurs, et tel n’est pas l’objectif de Jean-Pierre de Lucovich. Il s’agit d’un roman d’aventure, où le sinistre Docteur Petiot tient une place significative, certes. Pour autant, l’essentiel, c’est l’évocation du contexte à Paris, de mars 1944 à la Libération de la capitale. Le monde du spectacle n’est pas si loin de celui des truands, et la cruelle bande d’Henri Lafont observe l’évolution de la situation. Dans la police, si quelques-uns sont d’authentiques résistants, il convient de se méfier des purs collabos, prêts à dénoncer les patriotes. Les arcanes de la Résistance réservent parfois des bonnes surprises, autant que des moments nettement plus compliqués à surmonter.

Après “Occupe-toi d’Arletty !”, on retrouve avec grand plaisir l’intrépide Jérôme Dracéna, volontiers séducteur, toujours proche de la gouailleuse et impertinente Arletty. Parmi les artistes n’ayant peur de rien, on nous offre également un joyeux portrait de Pierre Brasseur, buveur invétéré. Ce Paris de la 2e Guerre Mondiale, c’est surtout un mélange improbable de personnages, s’acoquinant sans complexe. Voilà ce qui alimente les multiples rebondissements de cette histoire, dans laquelle il convient de s’immerger afin d’en apprécier tous les aspects. Une reconstitution de l’époque extrêmement vivante, où prime l’action. Un excellent suspense dans la meilleure tradition !