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Les chroniques polars et bédé        de Claude Le Nocher - ABC POLAR

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Matthew McBride : Soleil rouge (Éd.Gallmeister, 2017)

Matthew McBride : Soleil rouge (Éd.Gallmeister, 2017)

Dans le Missouri, le comté de Gasconade possède assez d’atouts pour qu’il y soit agréable de vivre. Aujourd’hui veuf, le fermier Olen Brandt – quatre-vingt-un ans – n’a-t-il pas vécu une existence à peu près équilibrée jusqu’ici ? Certes, il y eut le cas de son fils Wade, un repris de justice emprisonné. Et Olen est sans illusion sur son neveu junkie Jackson Brandt qui ne vaut guère mieux. Si le comté est gangrené, c’est à cause de la méthamphétamine, constituant un bizness florissant. Il suffit de quelques ingrédients choisis pour en cuisiner. Bon nombre de ces caravanes insalubres, de ces mobile homes délabrés, à peine planqués dans le paysage, servent principalement à la préparation de cette drogue. Les trafiquants ne craignent pas tellement le shérif Herb Feeler et ses adjoints, même s’ils interviennent.

Avec son faciès abîmé par les coups, ses tatouages grossiers, et son air amorphe dû à la surconsommation de méth, Jerry Dean Skaggs est à lui seul un brillant exemple de ces fabricants-dealers-junkies qui végètent dans la région. S’il a amassé dans sa planque un pactole dépassant les cinquante mille dollars, ce fric appartient davantage à ses associés qu’à lui-même. Outre Jackson Brandt, il fricote avec un junkie incontrôlable, Kenny Fischer (dit Fish). Quand ce dernier s’aperçoit qu’il est cocufié par sa compagne, il rumine ses malheurs d’enfance remontés à la surface. Et ne tarde pas à exercer des violences sur sa femme. Même si on le met en prison pendant un temps, quand Fish en sort, il risque de disjoncter complètement, de causer pas mal de morts brutales.

Le plus cinglé parmi les relations de Jerry Dean Skaggs, c’est Butch Pogue. À Goat Hill, il s’est autoproclamé Révérend de sa propre religion. "Propre", ce n’est pas le mot, car son univers est assez sanguinolent. Son clan ressemble à une secte, aux règles aussi bizarres que violentes. Mais “frère Jerry” est bien obligé de le côtoyer, puisque Butch Pogue fournit lui aussi de la méth. Après tout, il y a bien un banquier du comté qui participe au trafic de drogue, pourquoi pas ce soi-disant Révérend. Leur tas de fric ayant disparu, Jerry Dean va devoir en référer à son complice Bazooka Kincaid, partenaire concernant ce pactole volé. Il faudrait le récupérer, sachant que c’est sûrement un policier qui a dérobé le fric.

Pesant cent trente-cinq kilos, Dale Banks est un des adjoints du shérif. Il forme une bonne équipe avec le jeune et sportif Bo Hastings. Pour tous les deux, l’essentiel est de rentrer chez eux vivants, après leur service. Dale Banks se revendique avant tout père de famille, puis fermier et accessoirement policier. Avec son épouse Jude, ils ont trois enfants : Steph l’aînée, Jake un gaillard de quinze ans, et la petite Grace, six ans, handicapée. Banks n’a pas vraiment de projet quant au fric qu’il a pris chez Jerry Dean. Le shérif-adjoint est resté proche du fermier Olen Brandt, figure symboliquement paternelle pour lui. Quand le vieux bonhomme est agressé, sa chienne abattue, et son véhicule volé, Banks enquête. Secouer Jackson, le neveu de la victime, lui confirme que le coupable est bien Jerry Dean…

(Extrait) “L’achat de pseudo-éphédrine était la dernière des tendances illégales relatives au commerce de la drogue. Les junkies passaient leur journée à aller d’une station-service à l’autre pour acheter des médicaments contre le rhume, de la pseudo-éphédrine, le principe actif dans la fabrication de la méthamphétamine. Sur le marché noir, ça se revendait très cher. Cent dollars la boite, ou bien ça s’échangeait contre de la méth. La plupart préféraient ce genre de troc.

Un mois auparavant, au Fuel Market, ils avaient appréhendé une camionnette pleine d’étudiants. En fouillant le véhicule, ils avaient trouvé des centaines de cachets achetés dans des station-services et des pharmacies. Les jeunes avaient gardé toutes les factures, ce qui avait simplifié la tâche de Banks…”

 

Matthew McBride décrit sa région natale dans cette fiction. Un foutu pays où, hormis les gens honnêtes, des junkies-dealers de méth font la loi, où règne la violence au mépris de la vie humaine, où les règlements de comptes tiennent lieu de justice. Prier un Dieu n’a guère de sens dans ces contrées, puisque certains y inventent leur religion personnelle, et qu’aucune morale ne guide les actes d’une large partie de la population. S’emparer du fric des délinquants, on finirait par trouver ça légitime. Bousculer des témoins, lorsqu’il s’agit de minables junkies, ce serait aussi presque logique. Se protéger soi-même et les siens, parfois tenter de le faire pour de rares amis, c’est l’unique solution pour survivre dans une telle ambiance. Très noire, la vie dans le comté de Gasconade.

Alors oui, sans doute, c’est une thématique souvent traitée dans les romans noirs actuels. Bien sûr, qu’évoquant la cambrousse américaine – ses péquenots blancs qui se prennent pour des cadors du trafic de drogue – ou des aspects sombres de la ruralité française, le sujet n’apparaît pas novateur. Du moins, pour ceux qui lisent surtout des romans noirs dans cette catégorie. Malgré tout, Matthew McBride a le mérite de relater une des réalités sociales des États-Unis, la moins glorieuse, ces drogues de synthèse faisant des ravages monstrueux pour le profit de quelques-uns. Sans oublier des portraits annexes, tel celui de Fish, montrant jusqu’à quel point ces racailles-là tombent dans la dèche. C’est pourquoi ce “Soleil rouge” est à placer parmi les très bons romans traitant de ces questions.

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