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Publié par Claude LE NOCHER

Sébastien Gendron : Révolution (Albin Michel, 2017)

L’image traditionnelle des quadragénaires, c’est la stabilité sociale du couple avec enfants, ramenant deux salaires à la maison, modérément endetté, menant une vie harmonieuse. Georges Berchanko ne répond pas à ces critères. Informaticien sans boulot, puis ouvrier dans le bâtiment, il vivote de rares missions proposées par Vadim Intérim. La dernière en date s’achève avec un doublé imprévu de cadavres. Mais il y gagne l’amitié d’un colosse baptisé Voyelle, attardé mental au bon cœur prénommé en réalité Clément. Pour Georges, n’est-il pas temps de changer le cours d’une existence médiocre, dont il n’est nullement le fautif ? Son chemin va bientôt croiser celui de la sculpturale Pandora Guaperal.

Également quadra, Pandora a exercé différents métiers, de moins en moins valorisants. Championne de tir au pistolet, elle s’est même lassée de cette expérience. Elle a fini par être ponctuellement employée par l’exploiteur Vadim Intérim. Sa nouvelle mission l’envoie sur un chantier controversé. Pandora s’en acquitte en professionnelle, mais frôle de peu le lynchage par la population locale. Si Sonia, secrétaire d’André Vadim, prend conscience de l’inanité de son métier, ce n’est pas d’elle dont Pandora se venge. En l’absence de Vadim, elle s’attaque à son pavillon. Les voisins de celui-ci ne se plaindront de l’initiative de Pandora. Ensuite, s’autorisant un petit séjour en bord de mer, elle rencontre Georges.

Tous deux sont animés d’un esprit rebelle, soit. Quant à déclencher une révolution, en ces temps où il y aurait un amalgame avec le terrorisme, pas si simple. Mobiliser la population alors que les Français partent en vacances ou en reviennent, c’est illusoire. Pourtant, une étincelle jaillit dans le cerveau de Pandora. C’est sur l’autoroute A53, au viaduc de Saint-Maxence, que Georges et elle vont passer à l’action, le 1er août. Un blocage qui entraîne rapidement des dizaines de kilomètres d’embouteillage, comme prévu. Déterminée et armée, Pandora ne fléchira pas : son appel à la révolution sème le désordre et vise à faire réfléchir. En raison de la frilosité passive générale, le ton risque de monter.

De maigres forces de police sont présentes sur les lieux. Dont le commandant Canzano, négociateur de la police, et les secours avec un médecin admiratif de l’aplomb de Pandora. Sur un tempo très rock’n’roll, un animateur de radio soutient par les ondes la démarche de Pandora, qu’il a surnommée Lady Gun. Une journaliste pigiste maligne réussit à obtenir l’exclusivité de l’info sur l’affaire. Pour elle, c’est du bizness, mais elle fait en sorte que le message de Pandora passe en intégralité. La mafia patronale ne reste pas sans réaction : un mercenaire étranger expert en baroud est chargé de faire cesser la pagaille. Quant à Voyelle-Clément, il a aussi son mot à dire ici. Pour la suite, "advienne que pourra"…

(Extrait) “Vous nous traitez de parasites sociaux, mais vous ne vous rendez même pas compte qu’un retraité aujourd’hui est perçu comme un privilégié parce qu’il ne travaille plus et qu’il perçoit malgré tout une pension. Et pour vous payer cette pension, on prélève sur le salaire de ceux qui travaillent encore, sur l’allocation chômage de ceux qui ne trouvent aucun boulot, sur les minima sociaux de ceux qui ont tout perdu. Ce système de répartition était sain, juste, normal parce que des types un peu humains avaient décidé à la fin de la deuxième guerre qu’il fallait que la solidarité prévale dans ce pays. Aujourd’hui, toutes ces belles idées ont foutu le camp parce que d’autres types ont repensé le système d’un point de vue moins idéaliste et bien plus pragmatique. Et pour faire avaler les nombreuses pilules amères avec lesquelles ces politiques, ces économistes, ces grands patrons détruisent chaque jour le contrat social, on désigne des profiteurs : les chômeurs, les miséreux, les étrangers, ceux à qui on reconnaît la pénibilité du travail, et bien entendu les retraités. Tous parasites. Vous comme moi.”

 

Ce pourrait n’être qu’un roman fort distrayant, avec quantité de péripéties amusantes et un suspense rythmé par une play-list rock tendance hard-punk. Ce serait alors juste un petit délire de romancier sur la révolte et ses limites où, après une action déraisonnable et sûrement grotesque aux yeux de certains, la raison et le bon-sens l’emporteraient. Ainsi, on ne dépasserait pas le cadre de l’intrigue : une quadra frustrée et son minable compagnon jouent les perturbateurs face à de gentils vacanciers qui n’ont pas mérité ces contrariétés ridicules. Assez drôle, non ? La liberté de parole, d’échange d’idées, certes. Mais ça tourne court bien vite, n’est-ce pas ? Une petite histoire légère, ça ira.

Seulement voilà, si Sébastien Gendron maîtrise parfaitement – avec une dose d’humour – l’évolution de son récit, la structure de l’histoire et la fluidité narrative, l’essentiel n’est pas forcément là. Car il en profite pour souligner des vérités que l’on ne veut généralement pas entendre. Il nous offre un regard pertinent sur notre société actuelle, plus sclérosée qu’il y paraît. En particulier, sur cette lâcheté collective qui détruit la solidarité : chacun pour soi, accablons plus pauvres que nous, sans jamais viser les décideurs économiques, pourtant responsables des crises. Ni Pandora, ni Georges, ne sont des "ratés" : leur cursus en vaut bien d’autres. On ne leur a accordé qu’une place dévaluée dans le système. Il ne faut donc pas s’étonner qu’arrive le temps de la rébellion.

Depuis “Révolution” des Beatles et “Imagine” de John Lennon, en passant par Bob Dylan, les Sex Pistols, The Clash, Guns N’Roses, et quelques titres choisis, l’esprit contestataire est-il mort et enterré ? Derrière sa facette souriante, ce très bon roman de Sébastien Gendron nous invite peut-être à y réfléchir.