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Publié par Claude LE NOCHER

George Arion : La vodka du diable (Genèse Éd., 2017)

Âgé de trente-sept ans, Andreï Mladin est journaliste dans la Roumanie démocratique des années 1980, sous le règne éclairé de Nicolae Ceaușescu. C’est un honneur pour Mladin de passer quelques jours dans la petite ville de Marna, où il réalise une série de reportages à la gloire de la florissante agriculture roumaine. En réalité, Mladin ne s’y amuse guère, en ce mois d’octobre pluvieux, plus humide que jamais. Certes, il fait la connaissance de la sculpturale Mirela, véritable déesse blonde. Toutefois, le journaliste n’est pas un de ces séducteurs claquant des doigts pour conquérir des femmes superbes. Il croise également deux figures locales, le vieil alcoolique Timofte et le jeune fada Miron.

L’homme prétendant avoir des révélations à lui confier, Mladin est le premier à découvrir le meurtre de Timofte. Ce qui ne peut qu’entraîner de la suspicion chez les policiers zélés de Marna, mais son métier le protège un peu. Surtout, les enquêteurs ont un coupable tout désigné : Miron. Son couteau est resté sur la scène du crime, et un voisin affirme l’avoir vu entrer chez Timofte. Même si Mladin est sceptique, l’évidence s’impose. Quand la mère de Miron fait appel à lui, le reporter est vite convaincu de l’innocence du simple d’esprit, bien incapable de "signer" son crime. Enquêter pour disculper Miron, pourquoi pas ? Mais Mladin ne dispose d’aucune preuve, et la police n’a pas de raison de l’aider.

En compagnie de Mirela, le journaliste découvre le principal lieu de plaisir de Marna, la Maison des Loisirs. On peut y gagner jusqu’à quatre cent lei aux machines à sous, y boire de l’alcool en catimini. Par contre, l’accès à la bibliothèque est contrôlé par un vigile aux airs de rhinocéros, afin de ne pas troubler la tranquillité des lecteurs. Ce qui provoque un incident pugilistique entre Mladin et le gardien costaud. Le directeur, Marin Bodea, se montre très arrangeant envers le reporter. Après avoir interrogé les rémouleurs de Marna, au sujet du couteau de Miron, Mladin entre en contact avec le colonel de police Dumitru Valerian. Ce dernier a besoin du journaliste pour de discrètes investigations.

Le major Pompiliu enquêtait sur des trafics massifs à la Grande Fabrique, l’usine locale. Il semble s’être suicidé, mais il a plus sûrement été assassiné. Mladin s’en convainc bientôt, la lettre d’adieu du policier apparaissant carrément fausse. Une visite clandestine nocturne à la Maison des Loisirs va permettre à Mladin de découvrir quelques éléments. Au risque d’attraper un mauvais rhume tenace. Que le reporter fouine bien trop en ville, cela déplaît fort au maire de Marna. Par contre, le directeur de la Grande Fabrique fait preuve d’une parfaite courtoisie, invitant même Mladin et Mirela à une réception dans sa belle demeure. L’assassin commet un troisième crime, toujours pour protéger son lucratif secret…

(Extrait) : “La différence de carrure entre lui et moi est nettement en sa faveur. Je décide donc de me pencher en avant, comme pour refaire mon lacet. Pris dans son élan, ce Goliath ne peut arrêter son geste et frappe dans le vide. Furieux d’avoir manqué son coup, il fonce vers moi, tel un bulldozer. Je m’écarte légèrement et tends la jambe, en faisant mine de vérifier le nœud de mon lacet. Quoi de plus efficace pour aider cet animal à entrer au plus vite en contact avec le sol ? Le colosse s’écrase sur le ventre et glisse dans un mouvement rectiligne à vitesse constante jusqu’à ce que son crâne percute une colonne. La collision est telle que l’ensemble du bâtiment en vacille…”

 

Jusqu’en décembre 1989, le peuple roumain ne pouvait pas se plaindre de son quotidien. À la mort du dictateur Ceaușescu, la population a pu enfin se plaindre d’un régime qui ne fut nullement paradisiaque. Entre-temps, George Arion publia des romans policiers dans lesquels, loin de la propagande officielle, étaient décrits certaines réalités de l’époque. Même dans un pays supposé communiste, prospéraient des profiteurs et des combinards à l’abri du besoin, tandis que la plupart des habitants vivaient modestement. Quant à se fier à la police, institution politico-militaire, on la redoutait trop pour s’adresser à elle. On le devine ici, à travers le colonel de police qui évoque un épisode du passé pour qu’Andreï Mladin lui fasse confiance. Le contexte qui apparaît en filigrane renseigne le lecteur sur la Roumanie d’alors.

Avant tout “La vodka du diable” est une excellente comédie policière. C’est avec beaucoup d’humour que nous sont racontées les tribulations du reporter Mladin. Ce personnage n’a rien d’un super-héros, il subit davantage qu’il ne maîtrise les situations. “Quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus malin” dit un vieil adage, dont l’équivalent devait exister chez les Roumains. Le salut est parfois dans la fuite ou, au moins dans l’esquive, Mladin l’a bien compris. Derrière ses mésaventures souriantes, c’est une intrigue criminelle classique et solide qu’a concocté George Arion, ne nous y trompons pas. Un vrai roman policier, qui nous offre une belle dose de plaisir.