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Publié par Claude LE NOCHER

Tito Topin : L’exil des mécréants (La Manufacture de Livres, 2017)

Ça devait arriver un jour : les pouvoirs religieux dominent désormais la quasi-totalité du monde. Sous la pression des états les plus puissants, des gouvernements théocratiques se sont installés dans la plupart des pays. La foi est devenue obligatoire, la religion est la norme imposée. Interdiction de s’afficher païens ou athées, les hérétiques sont traqués, maltraités, enfermés dans des camps d’inoculation de la foi, jusqu’à leur repentir. Il n’y a plus de citoyens, seulement des "fidèles". À condition qu’ils ne soient ni homosexuels, ni divorcés, ni famille monoparentale, etc. Le sort des femmes, en particulier, régresse sous la houlette des autorités religieuses. Ceux qui restent réfractaires n’ont, provisoirement, d’autre choix que de fuir vers des territoires pas encore touchés par ces dictatures.

Âgé de trente-huit ans, Boris P. était journaliste, s’attachant à traiter des sujets sensibles. S’il fut un temps protégé par la police, en la personne de la lieutenante Gladys Le Querrec, Boris est maintenant un "gêneur". Un évêque omnipotent a mis sa tête à prix. Depuis des décès suspects dans son entourage, Boris restait sur le qui-vive. Muni de fausses pièces d’identité, sous l’aspect d’un pasteur, il fuit en train vers le Sud. À cette occasion, il fait la connaissance de la jeune Anissa. Venue de Bruxelles, elle est enceinte de presque sept mois. Une fille-mère, ça entre dans la catégorie des gens à persécuter, aujourd’hui. Grâce à sa légitimité apparente, la faisant passer pour son épouse, Boris réussit à la protéger. Le couple s’arrête à Avignon, où l’ex-journaliste peut espérer un répit chez une amie.

À trente-cinq ans, Soledad Ruiz y Garzón est styliste, habitant Avignon. Complices depuis l’enfance, Boris et elle ne sont jamais parvenus à former un couple ensemble. Si elle n’est pas enchantée par l’irruption de son ami et d’Anissa, elle les accueille et aide la jeune femme enceinte à ressembler aux faux-papiers que possède Boris. Gladys Le Querrec a bien compris que l’Évêque userait de son autorité pour la rétrograder dans son métier. La policière réussit à alerter Boris : son supérieur ne va pas tarder à l’arrêter. Le fuyard se débarrasse de ce flic, entraînant Soledad et Anissa dans des conséquences incertaines. Ils braquent un commerçant et volent une voiture, avec son conducteur qui a des allures de vieux gangster. Ce Pablo semble être plutôt un mythomane qu’un aventurier dangereux.

Le quatuor se dirige vers l’Espagne. Mais Barcelone n’est qu’une étape vers Lisbonne. Si Gladys Le Querrec rejoint le Portugal, ce n’est pas tant pour rattraper Boris afin de le ramener en France. Toutefois, l’Évêque a par ailleurs engagé Abdelmalek Chaambi, tueur cynique ayant pour mission d’abattre Boris et ses amis. Certes, le quatuor a trouvé un refuge précaire où loger à Lisbonne, et peut se ravitailler chez le nommé Brahim. Mais la menace devient de plus en plus évidente autour d’eux…

(Extrait) : “Le policier en uniforme porta la main à sa hanche, empauma la crosse d’un gros calibre. Boris fut le plus rapide. Ses réflexes jouèrent sans besoin de les commander. La déflagration le surprit. Avec le recul, l’arme manqua de lui échapper. Dans la panique, il ne vit pas le policier projeté en arrière, son corps faisant un arc de cercle en l’air avant de s’abattre sur les marches, un geyser de sang jaillissant le la cuisse, fémorale ouverte.

Merrilloux n’eut pas le temps de réagir. Un projectile le traversa de part en part, entamant au passage le foie, la vésicule, l’estomac, le côlon et le pancréas, et faisant voler en éclats la statue en plâtre polychrome d’une Madone tenant le petit Jésus dans ses bras. Détachée, la tête de l’enfant frappa Boris à l’épaule, rebondit, se fracassa dans l’escalier.”

 

Même si c’est un roman, le postulat fictionnel interroge. Une union internationale plaçant les principales croyances à la tête des États ? Situation présentée comme une solution pour éviter toute guerre au nom d’un Dieu ? Une perspective qui ne réjouit pas du tout, rappelant la meurtrière Inquisition. Des convictions personnelles, aussi respectables soient-elles, quelle que soit la religion, ne peuvent servir d’idéaux collectifs dans les pays laïcs. La France brade parfois le principe, laissant les appartenances religieuses interférer dans l’espace public. Demain, aurons-nous encore le droit de conserver notre libre-arbitre envers toute croyance ? Certes, il serait paranoïaque de s’en inquiéter dans l’immédiat. Mais en une époque où tant de choses basculent brusquement, sait-on jamais ?

La réputation de Tito Topin, écrivain chevronné, n’est plus à faire. Avec ces personnages en fuite, il a choisi une trame scénaristique où "tout peut arriver". C’est donc la promesse (tenue) de multiples péripéties sur fond de danger. Pour que le lecteur adhère, se sente en phase avec les protagonistes, il ne faut pas omettre la part psychologique des héros. Telle la relation contrariée entre Boris et Soledad ou, à l’opposé, le caractère tyrannique de cet évêque, par exemple. Si le récit nous donne des traces d’humour, il est assez grinçant, au-delà de la simple ironie. Logique, dans cette ambiance malsaine due à un totalitarisme grandissant. En moins de deux cent pages, un auteur inspiré tel que Tito Topin est capable de nous entraîner dans un roman vif, solide, absolument convaincant.