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Publié par Claude LE NOCHER

Fabienne Juhel : Ceux qui vont mourir (Éd.Sixto, coll. Le Cercle, 2017)

Anne est une jeune employée de bureau à l’allure ordinaire. Pourtant, elle est la dernière en date d’une "famille de femmes". Sa mère, prénommée Matisse comme le peintre, avait épousé un pianiste virtuose voyageur. Sa grand-mère était en couple avec Nathanaël, un flûtiste parti errer dans un lointain désert. Des maris musiciens, des pères absents. Ce qui ne chagrine nullement Matisse, que sa famille voit telle une croqueuse d’hommes. Anne est proche de sa grand-mère. Celle-ci vit désormais dans une maison de garde-barrière, près d’une voie ferrée, avec son jardinet attenant. Toutefois, son parcours ne fut pas aussi paisible durant la première partie de sa vie. Elle en a été marquée pour toujours.

La grand-mère d’Anne naquit dans un pays probablement balkanique. C’était un État qui se qualifiait sûrement de démocratique, bien que dirigé d’une main de fer par le Suprême. Dans ce pays-là, on pourchassait la communauté à laquelle elle appartenait, les Gitans. On les parquait dès le plus jeune âge dans des camps sentant la maltraitance et la mort. Elle eut la chance de croiser Nathanaël, le joueur de flûte, qui l’en extirpa. Chaotique, la suite le fut assurément. Elle rencontra bien des gens, parfois des femmes inquiétantes. Dont une certaine Natacha. Cachée dans une cave, elle apprit progressivement la langue française. Quand sa fille Matisse est née, Nathanaël a préféré s’exiler dans les sables.

Si sa mère s’est peu occupée d’Anne, cette dernière eût une marraine, Marianne. Cette grande lectrice est désormais dans l’incapacité d’écrire, mais Anne l’y aide. L’univers de la jeune femme est bientôt bouleversé par un sentiment étrange, l’impression de provoquer la mort de certaines personnes. Ce clochard odorant dans le bus, peut-être. Cette femme au parapluie vert qui lui a demandé un renseignement dans la rue, c’est encore pus sûr. Il se peut que le séduisant policier Antoine Paibonhomme suspecte un homicide, mais Anne n’est pas soupçonnée. Néanmoins, elle a bien joué un rôle dans ce décès. De même que dans la mort d’une nommée Lola, asphyxiée. Et pour le clodo du bus, pareillement.

Sa grand-mère lui explique. Anne vient d’hériter d’un don, d’une sinistre faculté de savoir que quelqu’un va mourir. Son aïeule raconte que, parmi les épisodes de son passé agité, elle-même fut un temps une “Faucheuse”. C’est généralement temporaire, question de quotas. Mortel pour des gens qu’elle est amenée à croiser, telle cette serveuse lesbienne Marinette, entre autres. Si les Faucheuses se reconnaissent entre elles, la prudence est de mise. Car sa grand-mère lui révèle qu’il existe aussi des chasseurs de Faucheuses. Anne raconte l’essentiel de cette expérience, mais ne dit pas encore tout à son aïeule. Peut-être des revenants pourront-ils clore cette étape troublante dans la vie d’Anne ?…

(Extrait) “J’ai répondu que je croyais que le plus important, c’était de rendre compte de mes ressentis, non d’un enchaînement logique puisque, de toutes façons, ce qui nous était arrivé à ma grand-mère et à moi, défiait le bon sens. Grand-mère a renchéri. Je pouvais ne pas respecter l’ordre des disparitions, et j’avais bien le droit de dérouler le fil qui me plaisait, plusieurs fils en même temps si ça me chantait, l’important était que je ne laisse aucun de mes morts en chemin.

J’ai tiqué sur ses derniers mots. À l’entendre, c’était comme si j’étais devenue un cataclysme, Je me figurais être une boule de feu lancée à travers la ville, mieux, un nuage de napalm, un échappement de gaz Zyklon B. J’étais en train de tout décimer sur mon passage. Et les êtres humains étaient des quilles placées sur ma trajectoire par une obscure confrérie des Faucheuses.”

 

Fabienne Juhel est principalement publiée aux éditions Le Rouergue. Elle fut récompensée par plusieurs prix littéraires pour ses titres (“À l’angle du renard”, “Les oubliés de la lande”, “La chaise numéro 14”) parus chez cet éditeur. On lui doit aussi une des enquêtes de la série Léo Tanguy, “Damned !” (Coop-Breizh, 2010). Il n’existe pas de frontière entre les "genres", on s’en aperçoit depuis longtemps, et on en a un parfait exemple avec cette romancière. Peu importent les étiquettes, seule l’écriture compte. S’agit-il ici d’un polar ? Bien qu’un policier-gendarme (le flou est choisi par l’auteure) apparaisse dans l’histoire, on n’est pas dans un scénario de cet ordre. Considérons que c’est un conte. Il faut rappeler que les contes d’autrefois comportaient une bonne dose de noirceur cruelle. C’est pourquoi “Ceux qui vont mourir” a toute sa place dans une collection de ce type.

Des hommes figurent au générique de ce récit, certes. Plutôt tels des ombres, à vrai dire. Car les protagonistes sont des femmes, premiers rôles ou secondaires. Nathalie, collègue de bureau d’Anne, les vieilles copines de la grand-mère, ou le quartier-maître Odette de la Marine Nationale, toutes ont autant d’importance que les proches de l’héroïne. Y compris du côté des "victimes". Ce vocable est exact, bien que ce ne soit pas un roman criminel. On joue avec le légendaire, le Fantastique, l’inexpliqué. Avec le souvenir de persécutions morbides, également. La mort et l’amour ne vont-ils pas de pair ? Le peintre Magritte a même sa place dans l’imaginaire d’Anne. Peut-être symbole d’une tonalité qui s’avère "aérienne" comme l’œuvre de celui-ci. Un suspense original, de très belle qualité.