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Publié par Claude LE NOCHER

François-Henri Soulié : Un futur plus que parfait (Le Masque, 2017)

Fils unique d’une institutrice et de père méditerranéen inconnu, le jeune Skander Corsaro tient la rubrique culturelle du journal Le Courrier du Sud-Ouest. Grâce à son article sur la Vénus datant de quinze mille ans découverte dans la grotte de Combéjac, son rédacteur-en-chef lui fait de plus en plus confiance. Il invite Skander à s’intéresser à un village de la région, Mont-Rouquel, sur les pentes de la montagne éponyme, au sud du Massif Central. Cette bourgade pittoresque n’exploite guère ses atouts touristiques et culturels. Pourtant, cinq ans plus tôt, le défunt maire avait lancé un projet en ce sens, qui a disparu avec son décès. Pharmacienne et maire de Mont-Rouquel, Mme Gaulimot s’est empressée de se débarrasser de l’idée. Par contre, la secte des Sentinelles du Mystère s’est développée ces dernières années dans le secteur. Janusz Cazrninski, dit le Pasteur Jean, en est le gourou.

À moto, Skander Corsaro part découvrir ce village, niché dans un paysage naturel à l’état brut. Il sympathise bien vite avec la gouailleuse épicière Liza, et avec le vieux couple qui tient l’auberge locale. Quant à la maire-pharmacienne, elle a tout l’air d’une chieuse. Près du donjon, cette nuit-là, Skander assiste à un rendez-vous secret. Anatole Klimbert, treize ans, rencontre son amie Ludivine Galard, douze ans. Le journaliste connaît déjà la gamine, la môme-écureuil, qu’il a prise en stop sur sa moto. D’origine polonaise, Anatole a été adopté par des adeptes de la secte, et il s’avère clairement que son père le maltraite. Peu après, Skander apprend que Ludivine semble avoir disparu. Il réussit à entrer en contact avec Anatole, qu’il va bientôt retrouver nuitamment dans le cimetière. Le garçon ignore ce qui s’est passé et apparaît plutôt inquiet quant au sort de Ludivine.

Dans cette contrée, Skander croise des personnes sympas et d’autres énigmatiques. Le bibliothécaire Félix, un grand Noir s’interrogeant sur l’avenir de l’Humanité, entre dans la première catégorie. Il est conscient de la dualité des opinions existant à Mont-Rouquel. Le projet culturel du défunt maire, par exemple, créa de grosses tensions. Singulier, l’Indien qui rôde dans les parages l’est certainement. Celui que l’on peut l’appeler Robinson vit dans un grotte, un véritable foutoir. Heureusement qu’il est intervenu quand Skander s’est retrouvé face à un sanglier. Un autre villageois, venu d’ailleurs, laisse perplexe le jeune journaliste. Ce comédien surnommé MacBeth est capable de prendre de multiples visages. Se familiarisant avec Mont-Rouquel, Skander se dit que l’ambiance y est shakespearienne par certains aspects. Félix ne fait-il pas penser à Othello ?

Le journaliste comprend bientôt les liens familiaux, très orageux, entre quelques habitants du cru. À son tour, Anatole paraît avoir disparu. Est-ce pour fuir son père infect ? Celui-ci va être victime d’une flèche mortelle, peut-être tirée par Robinson. L’épicière Liza raconte à Skander que l’actuelle maire mise beaucoup sur le projet d’implantation ici d’un groupe pharmaceutique, ce qui rapporterait une manne financière. En compagnie de ses amis Tonio et Nigel, Skander s’est inscrit à un stage d’archéologie dans la grotte de Combéjac. Non loin de là, la veuve anglaise de l’ancien maire habite dans un pavillon assez exotique. Nul doute qu’elle connaisse des détails intéressants sur la vie locale. Sur la piste des deux enfants disparu, le commissaire Dubourg entre finalement en scène. Skander compte surtout sur lui-même pour éclaircir toute cette affaire…

(Extrait) “Mais je crois qu’on est lecteur comme on est alcoolique. Avant même d’avoir rencontré sa première bouteille ou son premier livre. La passion des bouquins m’est revenue très vite. Comme dit le proverbe favori de Tonio : "Chassez le naturiste, il revient au bungalow". Avec ses 891 volumes,ma bibliochambre est à la fois mon île et mon trésor. J’ai toujours eu davantage de chance avec les livres qu’avec les filles. Il suffit que j’entre dans une librairie pour tomber direct sur l’auteur qui a écrit pour moi. C’est une espèce de flair quasi infaillible. Je renifle le bouquin qui fera mon bonheur à des mètres à la ronde. Alors qu’avec les filles, j’ai toujours le nez plus ou moins bouché.”

 

François-Henri Soulié a été récompensé en 2016 par le Prix du premier roman au Festival de Beaune, pour “Il n’y a pas de passé simple” (Le Masque). Voici une deuxième aventure mettant en scène le même héros. Il n’est évidemment pas indispensable d’avoir lu le précédent roman. Malgré son faciès typé, Skander Corsaro parvient à gagner la confiance de quelques habitants d’une bourgade endormie, confinée dans un repli identitaire guère justifié. Il est vrai que l’on est en présence de toute une galerie de personnages originaux, à Mont-Rouquel. Un couple d’aubergistes qui préfère revisionner des épisodes de Columbo plutôt que d’accueillir des clients, un duo de mômes en mauvaise posture, ou une épicière dont la compagne n’est plus tout-à-fait elle-même, pour ne citer que ces exemples.

Le scénario multiplie les péripéties autour du jeune et dynamique journaliste. S’il s’agissait d’un film, il nous paraîtrait "entièrement tourné en décors naturels" dans cette bourgade, avec de majestueux paysages dans les environs. On est là dans des sites pouvant évoquer l’Aubrac, le Quercy ou les Causses avoisinants, sans les situer trop précisément. L’intrigue est énigmatique à souhaits, sur une tonalité entraînante et enjouée (il y a même un poisson rouge de couleur jaune dans son bocal). Ce qui n’empêche ni des passages plus émouvants, ni des moments plus sombres. Entre autres, il est question de l’avenir des êtres humains, d’un transhumanisme pas si idyllique. Du suspense, des rebondissements, des portraits souriants, pour une histoire sans le moindre temps mort. Excellent roman.