Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Claude LE NOCHER

Janis Otsiemi : Tu ne perds rien pour attendre (Sang Neuf, Éd.Plon, 2017)

Au Gabon, Jean-Marc Ossavou est un policier âgé de trente-huit ans. Il a pour compagne Marie, infirmière à l’hôpital général de Libreville. Celle-ci élève son propre fils de dix ans, Hugo, collégien intelligent mais un peu turbulent. C’est à cause d’un épisode dramatique de son enfance que Jean-Marc est entré dans la police. Sa mère et sa sœur ont été tuées par un chauffard, personnage haut-placé. Sans doute est-il trop tard pour se venger de lui, même si Jean-Marc en rêve souvent. Il a débuté à la PJ, mais la corruption y régnant l’a vite dégoûté. Il a préféré un poste à la Sûreté urbaine de Libreville. Il connaît bien cette vaste agglomération, c’est "sa ville". La brigade dirigée par Jean-Marc lui est fidèle. Il peut en particulier avoir confiance en son adjoint et ami, Roger Massambat.

Jean-Marc est féroce envers les malfaisants qui s’attaquent aux femmes. Probablement est-ce lié à son histoire personnelle. Une nuit, il fait une étrange rencontre. C’est ainsi qu’il est mis au courant du cas de la fantomatique Svetlana. Employée du casino La Roulette, elle a été assassinée voilà plus de deux ans, une nuit où elle rentrait chez elle. L’affaire n’a jamais trouvé son dénouement. C’est comme si son esprit réclamait justice, raison pour laquelle Svetlana s’adresse à Jean-Marc. Le policier se renseigne auprès de Georgette, la mère de la victime, qui vit quasiment recluse depuis le meurtre. Heureusement que Paul et son épouse, les voisins de Georgette, se montrent serviables. Ils n’ont guère de détails sur les circonstances précises de la mort de Svetlana.

Si Gaétan, l’ancien compagnon de la jeune femme, était très jaloux, on ne peut vraiment le soupçonner. Malgré les rivalités entre services, le mieux est de prendre contact avec les gendarmes qui menèrent l’enquête à l’époque. Le lieutenant Boukinda n’est pas hostile envers Jean-Marc et Roger. Avec son adjoint, ils entreprirent des investigations sérieuses. Leurs rapports documentés en témoignent. Grâce à Marie, Jean-Marc approche la légiste Germaine Ossaga, qui confirme qu’il y eût strangulation, mais pas de viol. Le criminel était-il simplement un automobiliste pervers ayant voulu profiter de la jeune femme ? Ou peut-être un chauffeur de taxi de la capitale gabonaise ? Jean-Marc en connaît un, ayant des antécédents qui ne plaident pas en sa faveur.

C’est peut-être du côté du casino employant alors Svetlana, que Jean-Marc et Roger ont une piste à creuser. Héritiers d’une trouble tradition d’expatriés Corses, les responsables de La Roulette ne leur faciliteront pas la tâche. Dangereux pour la serveuse Liliane, qui fut une amie de Svetlana, de témoigner sur les faits. Jean-Marc a tenu sa hiérarchie à l’écart de son enquête, ce qui risque d’avoir des conséquences néfastes. Toutefois, le policier sait où trouver des alliés qui l’aideront à boucler cette affaire…

(Extrait) “Les premières conclusions les avaient conduits à penser que la jeune femme était morte par strangulation. Les traces blanches autour de son cou en faisaient foi, selon les gendarmes. La robe relevée de la victime laissait supposer que celle-ci avait sûrement été violée, mais ils ne pouvaient pas l’affirmer avec certitude car ils n’en avaient pas la preuve.

Jean-Marc ferma les yeux et imagina Svetlana, à la place du mort, dans la voiture d’un inconnu garée non loin de l’entrée de Michel Marine. Il l’imagina se débattant de toutes ses forces pour sa survie, griffant son agresseur pour qu’il relâche son étreinte autour de son cou. Quand les images furent nettes dans son esprit, il s’ébroua comme un clébard. Il constata que des larmes avaient coulé de ses yeux. Il les essuya et reprit la lecture du rapport préliminaire d’enquête.

Concentre-toi sur les faits…”

 

Les Africains francophones auteurs de polars ne sont pas légion, on le regrette vivement. Car, sans mauvais jeu de mot, le roman noir comportant une large part de sociologie, il y aurait matière à témoignage sur certains pays dans cette région du monde. Non pas d’une façon didactique, mais en décrivant par petites touches le quotidien des populations. Ce que fait Janis Otsiemi au fil de ses intrigues. Évoquer l’oligarchie dirigeant le Gabon, se souvenir que certains y firent fortune depuis certaines époques de la France-Afrique, ne pas se voiler la face sur la corruption du simple agent de police jusqu’aux inspecteurs, oui. Mais montrer également ce qui fonctionne : la solidarité entre personnes modestes, la volonté de réprimer en toute justice, et les aspects attrayants d’une métropole animée et moderne telle que Libreville. Ce contexte contribue beaucoup au charme de l’histoire.

Les romans de Janis Otsiemi, initialement publiés aux Éd.Jigal, sont désormais disponibles en rééditions chez Pocket. Il suffisait de lire, voilà bientôt dix ans, les premiers titres de cet auteur pour comprendre que son assiduité d’écriture et son réel talent de narrateur ne seraient pas vains. Le langage et ses expressions colorées ont participé à ce succès. Mais c’est avant tout, le "vivant" qui est marquant dans ces récits racontés avec fluidité. Entre pratiques para-religieuses et trafics masqués par des façades honorables, on se sent au cœur des réalités gabonaises, en effet. Si le tempo est ici moins effréné que dans de précédents livres de l’auteur, cela tient au caractère même du héros. Ce qui n’entame en rien sa "têtutesse", son opiniâtreté.

Soulignons que “Tu ne perds rien pour attendre” est le premier titre de "Sang Neuf", une nouvelle collection publiée chez Plon. On ne peut que saluer cette excellente initiative (de Marc Fernandez), et le choix de Janis Otsiemi pour l’inaugurer. Si l’on aime les grands noms du polar, les valeurs sûres du roman noir, il est essentiel que les talents actuels soient tout autant valorisés.