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Publié par Claude LE NOCHER

Olivier Barde-Cabuçon : Le moine et le singe-roi (Actes noirs, 2017)

En 1760, le roi Louis XV passe l’essentiel de son temps au château de Versailles. Madame de Pompadour, la Favorite, régente la cour royale. Le chevalier de Volnay, commissaire aux morts étranges, est de retour à Paris. Avec son père, le vrai-faux moine Guillaume. Si tous deux restent au service de Sartine, lieutenant-général de police, ils gardent une distance avec cet intrigant. Volnay est revenu auprès de sa protégée, l’Écureuil, une toute jeune fille rousse, ex-prostituée devenue employée de librairie. La froide Hélène, dont le moine est épris, agente spéciale de Sartine, va bientôt réapparaître à son tour. Car un crime a été commis dans les jardins de Versailles. Si une organisation policière veille sur le palais, il est préférable que de vrais enquêteurs se chargent de l’affaire, tels Volnay et le moine.

Le cadavre éventré de Mlle Vologne de Bénier gît dans le parc de Versailles. Une de ses chaussures a disparu, peut-être en fuyant l’assassin. Cette jeune noble de province, sans fortune, posait comme modèle pour le peintre Waldenberg. Ce dernier semble obsédé par certaines parties précises du corps des femmes. Ainsi que l’indique le journal intime de la victime, où elle raconte ses débuts laborieux à Versailles, Mlle Vologne de Bénier eut la chance d’être repérée par Delphine de Marcillac. Cette veuve au caractère affirmé engagea la victime dans la maison de passe qu’elle dirige. Il ne s’agit pas de prostitution, c’est un endroit où des hommes riches viennent se soumettre lors de séances sadomasochistes. Une connivence objective s’établit bien vite entre le moine Guillaume et cette dame.

Mme de Pompadour s’inquiète fortement pour la sécurité de la cour royale. Le monarque lui-même entend être informé des avancées de l’enquête. Son propre chirurgien, Germain Pichault de la Martinière, reçut récemment la victime en consultation. On ne peut l’exclure de la liste des suspects. Le peintre, le chirurgien et la curieuse Delphine de Marcillac, le moine a un œil sur ces trois-là. Avec l’Écureuil, Volnay et son père se sont installés dans un appartement en ville choisi par Hélène, non loin du château, c’est plus commode. Bonne occasion pour l’Écureuil de découvrir Versailles. Elle est bientôt abordée par un inconnu, fort courtois, qui l’accompagne dans le Labyrinthe végétal des jardins du château. Volnay sent que son amie de cœur lui cache quelque chose, et charge le moine de veiller sur elle.

Le moine détestant les nobles et la vie codifiée à Versailles, il prend un certain plaisir à observer ce "terrain de jeu". Ce n’est pas une altercation avec un comte qui lui offrira une meilleure impression sur les courtisans. D’abondantes traces de sang et des entrailles sont découvertes dans une partie du jardin, mais pas le corps de la nouvelle victime. Volnay et Delphine se rencontrent finalement. Ils sont tous deux invités à un dîner très privé chez Mme de Pompadour. Malgré la mise en scène, peu probable qu’ils trouvent le coupable…

(Extrait) : “— À son arrivée à Versailles, elle a vite compris la place qu’elle occupait dans l’humanité : même pas un strapontin ! Elle demeurerait debout, derrière toutes les autres figurantes de la vie. Personne ne la regarde, sinon pour évaluer si on peut la trousser et la culbuter dans un escalier. Et voilà que, du jour au lendemain, elle se retrouve avec à ses pieds des hommes de pouvoir et d’argent qui n’auraient la veille pas tourné la tête à son passage. Et ces hommes la vénèrent, lèchent ses petits orteils, obéissent au moindre de ses ordres, satisfont tous ses caprices…

Le moine claqua dans ses doigts.

Et l’ordre social s’inverse… Le maître devient esclave et l’esclave prend sa place comme dans les Saturnales ou la Fête des Fous. Le puissant du jour se retrouve à pleurnicher, le cul rougi par la fessée de vos filles. La revanche ultime de Mlle Vologne de Bénier contre un monde qui l’humilie et qu’elle craint…”

 

Sixième aventure de cette série pour le chevalier de Volnay et son entourage. C’est avec un grand plaisir que l’on suit ces personnages, évoluant au temps de Louis XV. Si notre commissaire aux morts étranges a déjà enquêté de Paris jusqu’à Venise, c’est cette fois au centre du pouvoir royal qu’il opère. Le portrait du monarque, qui n’est plus depuis longtemps "le Bien-Aimé", amateur de chasse et de femmes, apparaît sans concession : “[Le roi] criait toutefois "je me meurs" à la plus petite colique et se faisait administrer les derniers sacrements à la moindre insolation. En plus d’être douillet, le moine savait que le roi était un grand poltron, s’évanouissant de frayeur à la vue du sang, comme après l’attentat de Damiens.” On n’oublie pas le rôle occulte de Mme de Pompadour, bien sûr.

Si Volnay est le héros de ces romans, le moine anti-conformiste, d’esprit scientifique et conscient des inégalités sociales, reste sûrement le plus attachant des personnages, du moins le plus singulier. On comprend son mépris pour cette "aristocratie du paraître" (qui ne se lave jamais) et pour ces rites versaillais ridicules. Une place non négligeable est accordée ici à l’Écureuil, symbole de ce petit peuple mal traité par quiconque possède quelque autorité en ce royaume. Si l’on ne nomme pas encore cela du sadomasochisme (le marquis de Sade n’a que vingt ans à cette époque), on note que la perversité est de mode parmi les puissants. Delphine de Marcillac en tire profit, on ne saurait l’en blâmer. Olivier Barde-Cabuçon reconstitue cette époque avec une belle souplesse, c’est pourquoi on savoure volontiers ces enquêtes historiques.