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Publié par Claude LE NOCHER

Gilles Vidal : De sac et de corde (Les Presses Littéraires, 2017)

Il serait faux de penser qu’il ne se passe rien de particulier dans certaines villes moyennes du pays. À Morlame, par exemple, on compte bon nombre de décès suspects, ces derniers temps. Trop pour une agglomération aussi tranquille, entourée d’une campagne bucolique. Certes, Raphaëlle Juvet est simplement morte suite à sa maladie, laissant une confession à sa fille Clara. Et Victor Guérin, à cause d’un arrêt cardiaque, probablement dû à une surexcitation fatale. Par contre, Claudie Martel a bien été assassinée par son amant du moment, qui ne voulait rien partager. Ça ne lui a pas porté chance, à lui non plus. Quant à l’épouse du riche et vieillissant Martin Kopp, on l’a trucidée également.

Le policier Ludovic Hesnard pourrait soupçonner le mari, vu l’indice accusateur qu’on a découvert. Ce serait occulter le fait que Martin Kopp a une maîtresse, avec laquelle il se montre généreux. Très généreux, même. Et cette Aurélie Langlois en a abusé avec une belle part de cynisme. Elle peut être fière d’avoir pressé le citron au maximum. Sans doute était-il temps de mettre fin à cette exploitation de Martin Kopp, en supprimant sa femme Marie, et en le rendant suspect. Le policier Hesnard a compris le jeu d’Aurélie. Pourquoi chercherait-il des preuves contre elle, alors qu’elle acceptera sans trop rechigner des relations sexuelles contre le silence du flic ? Un bon arrangement.

C’est à Morlame, au bout d’une impasse sécurisée, que réside le caïd Barreteau. Adepte des transactions douteuses et des méthodes expéditives, il est depuis longtemps cible des soupçons de la police. Mais on manque de preuves contre lui. Peut-être qu’à force de berner tant de gens pas moins dangereux que lui, ses ennemis finiront par lui faire payer l’addition. Dans la région, le banditisme est parfois plus basique. Étudiant désargenté, Philippe Bury traverse quelques mésaventures à cause de deux petits délinquants, Gaby et Franck. Voilà comment on se fait subtiliser sa voiture, en essayant de la vendre. Pourtant, à l’inverse du duo de voleurs, le jeune Bury connaîtra une certaine embellie.

Parmi la population de Morlame, il faudrait encore citer le dentiste friqué Lionel Chaudrin, qui a sûrement quelques lourds secrets sur la conscience. Et puis la médecin-légiste célibataire Claire Pachins. Certains épisodes du passé lui reviennent en mémoire quand, parmi les morts récents, elle remarque le cadavre de Claudie Martel. Celle-ci avait un frère, avec qui Claire fut quelque peu intime. Par ailleurs, le nommé Achille Roux vient aussi chercher des explications à Morlame. Grâce à un détective privé, il a plusieurs pistes exploitables. Il y aurait tant d’autres "néfastes" à citer, parmi cette population. Ville natale d’un poète au destin tourmenté, il faut espérer que Morlame en finisse avec cette série de crimes…

(Extrait) “Après tout, c’était bien fait pour cette salope, elle n’avait que ce qu’elle méritait. Et elle, Aurélie, ne regrettait rien, elle avait bien fait d’agir ainsi de sang-froid. D’ailleurs, ça faisait un moment qu’elle rêvait de la voir disparaître de ce monde ; n’avait-elle même pas prié pour qu’il lui arrive un quelconque accident fatal ? Alors elle s’était résolue à devenir la ‘fatalité’. C’était beaucoup plus simple, beaucoup plus rapide, et même si ça avait été dégueulasse – le sang partout, les cris de goret de la malfaisante, ses supplications, les excréments jaillis de ses tripailles déversées – son vœu était exaucé. Elle n’avait aucun remord.

Il faut dire aussi qu’elle avait tout bien manigancé, de manière quasi machiavélique. Sans compter ce merveilleux cadavre champêtre tombé du ciel, qu’elle avait eu la chance de rencontrer sur son chemin – un bel alibi, non ?”

 

Amateurs d’énigmes policières calibrées pour déterminer le nom de l’assassin et les motifs d’une affaire criminelle, il est probable que ce roman ne vous soit pas destiné. Non pas que l’intrigue manque de morts et de meurtres, de coups tordus, de personnages ambigus et malsains, ou même de tueurs et de tueuses. Au contraire, les péripéties se succèdent sur un rythme d’enfer. Ça bouge tous azimuts, dans la région de Morlame. Avant tout, cette histoire se distingue par sa construction scénaristique, plutôt insolite.

Cela rappelle le jeu du marabout (suite d'expressions ou de mots dont les premières syllabes correspondent aux dernières de l'expression précédente : Marabout, Bout de ficelle, Selle de cheval, etc.) Le récit passe d’un protagoniste à l’autre, progressant scène par scène, le tout constituant une sorte de puzzle. Il n’est pas exclu que l’on recroise tel ou telle, ce qui est cohérent puisque nous restons dans les mêmes décors. Fort peu parmi eux ont un comportement honnête et exemplaire, il faut l’avouer. Outre que cette structure originale permet un tempo vif, voilà une sacrée galerie de portraits aboutissant à former comme un tableau vivant. Un suspense mouvementé et surprenant, ça fait du bien.