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Publié par Claude LE NOCHER

Sam Millar : Au scalpel (Éd.Seuil, 2017)

Belfast, à notre époque. Karl Kane est détective privé. Père de la jeune Katie, il est divorcé de Lynne, et ex-beau-frère de Wilson, le chef de la police. La séduisante Naomi Kilpatrick est davantage que l’assistante de Karl Kane : ils sont très intimes. Le détective essaie de venir en aide ponctuellement à Sharon McKeever – dite Lipstick – une prostituée d’une vingtaine d’années coutumière des problèmes. Il va encore la tirer des pattes de Graham Butler, un caïd londonien venu faire du bizness à Belfast. Une certaine brutalité s’avère indispensable face à un énergumène tel que Butler. L’altercation va être évoquée dans la presse locale, et le détective pourrait craindre que le caïd cherche à se venger. Karl prend des dispositions, mais quand Butler disparaît de la circulation, il n’y est pour rien.

Tommy Naughton et son épouse vivent dans un quartier modeste de la ville. Mal satisfait d’une enquête de police, Naughton contacte Karl Kane. La maison où habitait sa fille avec sa famille a explosé quelques jours plus tôt. Ce qui n’a rien de surprenant, car son gendre faisait du commerce illégal de bouteilles de gaz. Tous ont péri, on n’a même pas retrouvé les cadavres. Le détective se renseigne sur ce cas d’explosion, mais les investigations ont été correctes, et il ne peut pas glaner grand-chose de nouveau. Pourtant, la petite Dorothy a bien survécu. Elle est actuellement captive d’un monstre se faisant appeler Scarman. Est aussi séquestrée une certaine Tara, adolescente orpheline au caractère bien trempé. Son parcours à elle fut chaotique. Elle s’est même vengée cruellement d’un pédophile.

Karl Kane est loin d’avoir acquis une parfaite sérénité dans sa vie. Il lui arrive encore de cauchemarder au sujet d’un dramatique épisode de son enfance. Sa mère fut assassinée en sa présence, alors que son père était supposé être en mer. Le coupable était Walter Arnold, appartenant à une des familles très riches de Belfast. Grâce à la complaisance d’un juge l’estimant fou, il fut interné pendant seulement cinq ans en psychiatrie. Sorti depuis longtemps, il a commis d’autres terribles méfaits depuis.

Revenant dans le quartier de son enfance où leur maison décrépite a été vendue, Karl se remémore le drame en compagnie de Francis, un voisin âgé amical. Si celui-ci ne sait rien sur l’acheteur de la maison, il connaît des détails secrets concernant les parents de Karl. Le détective n’a aucune confiance dans la police, mais il s’entend à peu près avec le jeune flic Chambers. Ce dernier suit le dossier concernant le cas Lipstick et le caïd Butler. Par contre, si Karl Kane doit affronter Scarman, il devra se débrouiller seul…

(Extrait) “En réglant le rétroviseur, il aperçut brièvement un homme qui semblait le fixer depuis l’autre côté de la rue. Grand. Costaud. Défiant. Karl démarra et fit demi-tour en passant lentement près de l’homme. Il portait un lourd vêtement de pluie noir boutonné jusqu’au menton. Le rabat du chapeau enfoncé sur sa tête couvrait la plus grande partie de son front et le haut de ses sourcils. Un objet noir pendait de sa main droite, et dans un moment de panique, Karl crut que c’était une arme, avant de se rendre compte qu’il s’agissait d’un appareil photo.

Probablement un des durs locaux en train de surveiller en se donnant des faux airs d’Humphrey Bogart, se dit Karl.

Mais il y avait quelque chose de dérangeant dans le visage de l’homme. Il ne le cachait pas sous son chapeau au bord rabattu, comme Karl l’avait d’abord cru ; il le soulignait, se servant du chapeau pour contraindre le regard des gens à se concentrer sur cette partie de son visage, comme s’il voulait être sûr que Karl le voie. Un grand Z gravé sur sa figure.”

 

Depuis Sam Spade et Philip Marlowe dans les années 1930, en passant par Mike Hammer ou Nestor Burma, les détectives privés figurent parmi les incontournables personnages de la littérature polar. On ne leur demande pas de ressembler à des "agents de recherches" conformes à la réalité. Beaucoup d’entre eux sont des types cabossés par la vie, qui ont tiré une certaine expérience de leur passé. C’est ainsi qu’ils sont devenus des durs à cuire, selon l’expression consacrée. Ils peuvent être dotés soit d’une froideur distante, soit d’un cynisme ravageur. Ou alors d’une part d’autodérision, comme dans le cas de Karl Kane. Ce dernier n’est animé d’aucune prétention, même s’il obtient de bons résultats. Pour lui, seule importe l’efficacité. S’il croise un malfaisant, un coup de pied dans les roubignoles sert d’avertissement. Si le fâcheux insiste malencontreusement, il utilise son flingue.

Certes, les enquêtes de Karl Kane ne se résument pas à des échanges frappants. Il est plus sûr de gagner de l’argent en jouant aux cartes ou en misant chez un bookmaker, qu’en menant des enquêtes. Pour le nirvana sexuel, il a trouvé la partenaire idéale. Côté ex-famille, c’est nettement moins équilibré, mais il s’en accommode. Quant aux méchants, truands avérés ou pervers cruels, il en rôde toujours autour de lui. Au risque de connaître quelques soucis de santé, mais ça fait partie de son job. Si l’on retrouve la jeune Lipstick avec plaisir, une autre marginale – Tara – lui vole la vedette, plus féroce encore, bien que prisonnière dans une sinistre maison. Malgré une normalisation de la situation en Ulster, la criminalité n’y est pas absente. Elle touche ici le détective lui-même, en lien avec sa propre histoire. Racontée avec fluidité, une aventure de Karl Kane très réussie.