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Publié par Claude LE NOCHER

Adam Saint-Moore : Le dernier rendez-vous du Président (Fleuve Noir, 1979)

Pierre Grematz a fait partie des grandes figures de la politique française. Âgé de soixante-six ans, il fut deux fois Président du Conseil sous la 4e République, occupa d’autres postes ministériels, participa aux débuts de la 5e dans un gouvernement gaulliste. Il traversa un long purgatoire, n’étant plus que sénateur pendant quinze ans. Mais son retour dans le jeu politique semblait imminent car, en cette toute fin des années 1970, des fédérateurs ayant des réseaux efficaces tel que lui sont incontournables. Bien qu’appartenant à l’élite, Pierre Grematz se voulait assez ironique et provocateur envers son milieu, la bourgeoisie. Ainsi, il cachait à peine son goût prononcé pour les prostituées. Il semble bien que ce soit l’une d’elles qui l’ait assassiné chez lui, rue Lauriston, lui fracassant le crâne.

En effet, Martine Brunet est une prostituée parisienne qui a accepté l’invitation de Pierre Grematz. Mais elle a seulement été témoin du meurtre de l’ancien Président. C’est un vieux truand corse, Sauveur Sanguetti, et ses sbires qui ont supprimé le politicien. En prenant la fuite, la voiture de Martine a été repérée par le trio de malfaiteurs. Elle a dû provoquer un accrochage afin de s’échapper. Il est plus qu’urgent que la jeune femme se fasse oublier. Elle va trouver refuge chez sa cousine Louise, qui habite avec son mari et sa famille à Mérifontaines, un village de Normandie, dans l’Eure. Toutefois, Sauveur a chargé un de ses comparses de retrouver et d’éliminer Martine, témoin gênant. Débrouillard, ce dernier ne tarde pas à trouver son adresse, et constate qu’elle a filé.

C’est au jeune commissaire Tardier qu’échoit l’enquête sur le meurtre du Président Grematz. Ce policier appartient à une riche famille lyonnaise qui, à toute époque, participa au fonctionnement de la société française. Conscient qu’il s’agit d’une affaire sensible, il garde sa lucidité de limier. Plus âgé que lui, son adjoint Chaumeil est critique envers les politiciens. Le scénario du crime semble sans équivoque : le Président a été tué par cette prostituée qui l’accompagnait. Meurtre improvisé au gré des circonstances, ou alors crime crapuleux ? On est certains que Grematz détenait des archives secrètes, des dossiers très probablement compromettants. Qui peuvent devenir des armes redoutables entre des mains malintentionnées. Sa hiérarchie met un peu la pression sur le commissaire Tardier.

Le policier rencontre Arlette Monestier, depuis trente ans l’assistante de Grematz. Pour elle, le défunt était un homme d’État admirable, exceptionnel, qui avait ses secrets et ne manquait sûrement pas d’ennemis. Que ces adversaires passent à l’acte paraît néanmoins improbable. S’il possédait des dossiers sulfureux, ils doivent se trouver dans le coffre-fort de sa maison de campagne, en Vallée de Chevreuse. De leur côté, les Corses de Sauveur Sanguetti sont toujours sur la piste de Martine. Si jamais ils la retrouvent, elle n’est pas prête à se laisser abattre sans réagir…

(Extrait) “— Le Président était un homme d’un assez remarquable courage physique, dit Arlette Monestier. Il avait fait une guerre très belle, avec blessures et citations. Il s’était évadé de son oflag et il avait travaillé dans la Résistance, en prenant de grands risques. Il avait même un certain mépris du danger. En outre, c’était un homme qui possédait un excellent système nerveux… Rien d’un anxieux ou d’un inquiet… Même aux pires moments de sa carrière – et il y en a eu de difficiles – il gardait son calme et son ironie, et il dormait comme une souche. Mais depuis quelques temps, il était nerveux, il était même soucieux, il donnait l’impression de redouter quelque chose…”

 

De 1956 à 1985, Adam Saint-Moore (1926-2016) publia des dizaines de romans policiers, d’espionnage et d’anticipation, dans les collections du Fleuve Noir. C’est dire qu’en 1979, quand il écrit le présent polar, c’est déjà un auteur chevronné, un pro de l’écriture. Ce que démontre la construction du récit, qui suit parallèlement la prostituée Martine, le caïd corse Sauveur et l’enquête de police. En cette décennie 1970, Adam Saint-Moore remplaça son vieux commissaire Paolini, héritier d’un classicisme façon Maigret, par un jeune flic un peu plus dans l’air du temps, Tardier. Celui-ci était assurément plus crédible quand l’auteur pimentait ses histoires de scènes teintées d’un érotisme léger. Ici, on reste sur des bases plutôt traditionnelles, avec un grand banditisme à l’accent corse.

En ce temps-là, circulait une plaisanterie assez révélatrice. Dans une réunion publique regroupant une foule de gens, un appariteur lance un appel : “Le Président est demandé au téléphone”… et vous avez vingt-cinq personnes qui se lèvent pour y répondre. Ce titre honorifique de Président reste très prisé, mais il avait encore plus de prestige, à l’époque. Le politicien dont il est question est-il typique de cette période ? Sans doute, oui. Mais on peut vérifier que, aujourd’hui comme hier, bon nombre d’entre eux font une longue, une très longue carrière dans les milieux politiques, dans les cercles du pouvoir. Et que la tentation d’un retour au premier plan est toujours forte. Derrière cet aspect, l’intrigue criminelle est ici exploitée avec une belle maîtrise.