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Publié par Claude LE NOCHER

Day Keene : Vive le marié ! (Série Noire, 1955)

Automne 1952. Âgé de trente-cinq ans, Mark Harris était un brillant avocat californien. Il était marié à Maria, sœur du caïd mafieux Cass Angelo. Sa femme lui demandait d’arrêter de couvrir des affaires douteuses, en particulier celles de son frère. D’autant que cette situation était responsable d’un alcoolisme de plus en plus addictif chez Mark. Celui-ci était toujours très épris de Maria, mais il fut responsable de sa mort. Quand la voiture de Mark tomba du haut d’une falaise du côté de San Chino, la police locale estima qu’il ne pouvait avoir survécu à l’accident. Par contre, tant qu’on n’aurait pas retrouvé son cadavre, Cass Angelo ne se contenterait pas de cette version. Il ferait tout pour venger sa sœur.

Cinq semaines ont passé depuis la disparition de Mark. C’est dans un asile pour clochards de Chicago qu’il reprend finalement ses esprits. Tout ce qui s’est produit entre-temps reste flou dans sa mémoire, bloquée par l’éthylisme. Il s’est énormément alcoolisé durant cette période, et n’a quasiment plus d’argent. Sans doute apparaît-il différent de ses congénères d’infortune, car Mark est bien vite remarqué par la riche et bienveillante Mme Hill. C’est une jeune blonde de vingt-neuf ans, assistée par sa domestique Adèle, venant en aide aux clochards. Brièvement mariée à un concessionnaire vendeur de voiture qui était largement son aîné, May Hill est veuve depuis dix ans, et héritière des biens du défunt.

Quand elle interroge Mark, il se fait passer pour un certain Phillip Thomas, ancien expert-comptable originaire d’Atlanta. Un homme qui a réellement existé et qui connu beaucoup de déboires. May Hill fera vérifier ces informations par une agence spécialisée. Elle engage Mark en tant que chauffeur. Il sera logé dans la belle demeure où May vit recluse depuis dix ans. Les fenêtres sont closes par des planches, mais l’intérieur est très confortable. Il y a des bruits nocturnes comme dans toute vieille maison, rien d’inquiétant. Si May Hill est attirée par Mark, elle semble encore hésitante. Lui se renseigne sur les circonstances de la mort de Harry Hill, une décennie plus tôt. Il s’agissait d’un meurtre.

À une époque, May fréquenta Link Morgan, un gangster. Il disparut sitôt après qu’il eût assassiné l’époux de la jeune femme. Heureusement, ce crime ne causa pas d’ennuis à May. Si Morgan était impliqué dans un casse, seuls quelques-uns de ses complices finirent en prison. Devenue intime avec Mark, le jeune femme a maintenant envie de retrouver la joie de vivre. May propose le mariage à Mark, avant que tous deux partent en voyage à Rio-de-Janeiro, avec une étape à La Havane. Un bon moyen pour Mark de s’éloigner du danger représenté par Cass Angelo. Pour cela, il a besoin d’un passeport au nom de Phillip Thomas. Il fait en sorte d’obtenir des papiers d’identité authentiques. Certains mariages peuvent réserver de mauvaises surprises…

(Extrait) “Je retournai au garage et ramassai une longue corde que j’avais vue traîner sur l’établi. J’essayai de la casser avec les mains, sans y parvenir. Elle était relativement neuve. Ce fut plus difficile de trouver un poids pour lester le cadavre. J’hésitai entre deux pavés poussiéreux d’une quinzaine de kilos et une vieille roue d’acier qui semblait provenir d’une Daimler. Je choisis finalement les pavés. Je les mis dans la malle arrière avec la corde et Martin. J’étais en train de refermer, quand la porte s’ouvrit et May descendit les marches. Si elle avait peur, ça ne se voyait pas. Ses hauts talons sonnaient sec sur la pierre. Elle portait un long manteau de vison et une élégante toque de vison, assortie. Le froid avivait le rose de ses joues. Sa respiration, qui se condensait en petites bouffées de vapeur, était précipitée…”

 

De 1949 à 1964, Day Keene (1904-1969) fut un des piliers de la Série Noire, avec environ trente-cinq titres publiés (dont quatre initialement parus chez Denoël, en 1952-53). Dans bon nombre de ses livres, le héros est un quidam devant démontrer son innocence. Sur une trame différente, “Vive le marié !” n’est pas moins représentatif de sa conception des intrigues. D’emblée, le "vécu" du héros est sombre et compliqué. Il est dans la dèche, après une affaire criminelle qui l’a contraint à fuir sa vie aisée. La chance va tourner en sa faveur, grâce à la rencontre avec May Hill. Et à leur coup de foudre mutuel. Mais une menace est toujours présente. Et il doit mentir à sa bien-aimée pour pouvoir reconstruire sa vie. Échappe-t-on à son destin ? Dans ce type de romans noirs, c’est très rare.

Il est intéressant de noter que cette histoire est située dans son époque, faisant référence par exemple à Pearl Harbor, dix ans auparavant. Ou évoquant le mafieux Frank Nitti, un des successeurs d’Al Capone. On est donc dans l’Amérique de ce temps-là. On ne peut que partager l’opinion du "Dictionnaire des Littératures Policières" de Claude Mesplède : “Le décor est réaliste, sans plus. L’action, le suspense et les coups de théâtre sont privilégiés et font de tous ces romans d’excellents divertissements.” En effet, c’est ici un roman sans temps mort, parfaitement construit, d’une fluidité idéale. Il a été adapté au cinéma par René Clément en 1964 sous le titre “Les félins”, avec Alain Delon, Jane Fonda, Lola Albright, Sorrel Booke (Boss Hogg, dans "Shérif, fais-moi peur"). Ce film fut exploité aux États-Unis sous le titre original du roman, “Joy house”. Un bel exemple de la Série Noire traditionnelle.