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Publié par Claude LE NOCHER

Régis Messac : Quinzinzinzili (Éd.La Table Ronde, 2017)

Gérard Dumaurier est un des seuls qui puisse témoigner. Peut-être est-il l’unique survivant adulte dans toute la France, et même en Europe. Il glisse vers la folie, ce qu’il ne nie pas. Avant l’événement, Dumaurier était précepteur pour deux frères ayant un père très riche. Une activité pas trop fatigante, c’est ce qui lui correspondait. Même si le rythme du monde ne le passionnait que fort peu, il suivit de loin les prémices du conflit à venir. Ça se situait en Extrême-Orient, pour l’essentiel. Les pays concernés aurait pu simplement se battre entre eux, mais c’était sans compter sur l’engrenage des alliances, des ententes liant les nations. Et puis, n’avions-nous pas des intérêts à défendre du côté de l’Indochine ?

Chez nous, on lança des appels solennels au patriotisme, à la mobilisation guerrière. Quant aux pacifistes, on les extermina comme si c’étaient eux les fautifs. L’esprit humain est toujours inventif lorsqu’il s’agit de créer de nouvelles armes, dans le but d’alimenter massivement le bilan des victimes. Cette fois, le carnage international fut issu du cerveau diabolique d’un scientifique. Son gaz hilarant n’avait rien d’inoffensif. On le répandit partout sur la planète, dans le ciel des cinq continents. S’il restait des survivants, ils étaient isolés, çà et là, sans moyen de savoir ce qui se passait ailleurs.

C’est le hasard qui permit à Dumaurier de s’en sortir vivant. Il accompagnait les garçons dont il avait la charge dans un préventorium de Lozère. Le jour J, une excursion était programmée pour un groupe de gamins dans les grottes de la région. Il les accompagna, bien qu’il n’appréciât que modérément la marmaille. Tandis qu’ils se trouvaient à l’abri dans une grotte, on put croire qu’un orage s’abattait sur la région. Un bombardement de gaz hautement toxique, voilà ce dont il s’agissait. Constatant ce qui arrivait à leur guide, Dumaurier réalisa vite la gravité de la situation. Sous terre, ils étaient sûrement protégés, mais il fallait commencer par dénicher un point d’eau afin de gagner du temps.

Le petit groupe d’enfants ne tarda pas à trouver ses marques. Ils s’attribuèrent de drôles de sobriquets, remplaçant leurs noms d’origine. Ils adoptèrent des codes nouveaux, et un langage particulier, quasiment sans le moindre rapport avec leur vie passée. Ça ne surprit qu’à demi Dumaurier, mais ces changements de repères pouvaient s’avérer inquiétants. Le groupe imagina une prière-incantation, qui n’avait de sens que pour eux. Leur territoire étant revenu à l’état sauvage, ces mômes se comportaient en primitifs. Y compris dans la domination de l’autre : “Ces petits d’hommes sont des loups. Ils ont désappris de pleurer, puisqu’il n’y a plus personne pour calmer leur peur.” Néanmoins, puisqu’il n’y a plus rien sur Terre, ces quelques enfants sont l’avenir…

(Extrait) “Ces moutards, je m’en suis désintéressé longtemps, me contentant de satisfaire comme je pouvais, péniblement, aux besoins de ma vie animale et, pour le reste, ruminant interminablement mon désespoir.

Je ne m’étais même pas préoccupé de savoir combien ils étaient, ni leur âge, ni leur nom. Quand je dus m’en occuper de plus en plus souvent, par nécessité, par la force des choses, leur groupe s’était déjà tassé, et une espèce de société s’était déjà formée. Il y a là maintenant, à côté de moi, une petite tribu de sauvages qui m’est étrangère, presque hostile. Ils me tueront sans doute, un de ces jours. Pour le moment, je suis encore le plus fort. Aucun d’eux n’est encore vraiment adulte.

En attendant, dans ce monde dément qui m’entoure, je me suis mis à étudier ces dégénérés comme on étudierait une colonie de fourmis. Vraiment, ce ne sont plus des hommes, ni des fils d’hommes. Pour tâcher de les comprendre, il me faut faire un effort, un effort considérable…”

 

Il n’est pas rare que soient évoqués chez Action-Suspense Régis Messac (1893-1945) et son univers, via la revue “Quinzinzinzili” publiée par l’association lui rendant hommage, la Société des Amis de Régis Messac. Ce trimestriel doit son nom au roman de l’auteur, “Quinzinzinzili”, paru en 1935. Excellente initiative que de rééditer ce livre dans la collection La Petite Vermillon. La préface d’Éric Dussert permet aux lecteurs de situer ce romancier, qui chroniqua bon nombre de fictions de son époque, et qui rédigea des articles sur cette période troublée de l’entre-deux-guerres. Messac n’était nullement devin : comme la plupart des pacifistes, il pressentait l’aggravation entraînant un nouveau conflit mondial.

Une intrigue post-apocalyptique, traitant de la contre-utopie, d’un "après" moins radieux que jamais ? Ce sont les formules convenant le mieux à ce roman, oui. Revenir à un Éden comme au temps d’Adam et Eve ne garantit pas un futur paradisiaque. Repartir de zéro, sans mémoire, c’est fatalement commettre de multiples erreurs, les mêmes que les précédentes générations, peut-être pires. C’est ce que nous suggère Régis Messac. Ce thème sera plus tard exploité par quantité d’auteurs de science-fiction.

Ce qui fait la force de cette histoire, c’est son écriture, sa tonalité teintée d’amertume. Le narrateur n’est pas fou, ainsi qu’il l’affirme, c’est un témoin désabusé. Il a dépassé le stade de l’angoisse, de la pure survie. Il n’appartient pas à cette nouvelle expérience qui débute après le cataclysme. Pour son ambiance singulière, “Quinzinzinzili” est évidemment un roman à redécouvrir.