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Publié par Claude LE NOCHER

Alain Émery : Passage des mélancolies (Éd.La Gidouille, 2017)

Suzy fait partie de ces personnes dont on préfère, après leur décès, conserver des images positives. Si elles laissent un souvenir comportant certaines zones d’ombre, l’impression reste lumineuse. Pour son dernier confident et ami, bien plus jeune qu’elle, Suzy n’était pas juste cette élégante dame âgée discrète sur son passé. Une relation forte et sensible s’était nouée entre eux. Quand Suzy s’éteignit, il voulut compléter ce qu’il savait d’elle.

Non pas qu’elle connut un destin prestigieux, mais il y eut de l’exceptionnel dans la vie de cette femme. Lorsqu’on naît, au tout début du 20e siècle, dans une bourgade oubliée, il est peu probable de connaître un jour l’effervescence des grandes villes, ni le faste des endroits huppés. Quand on est la fille d’un modeste horloger de province, d’un homme aux principes sévères et figés, et d’une épouse incarnant l’insignifiance choisie, l’ambition ne peut qu’être plutôt faible. Pourtant, lorsqu’on est une avenante jeune fille de dix-sept ans en 1920, il se présente des opportunités qu’on aurait vraiment tort de laisser passer.

À l’époque, l’oncle Armand s’était lancé avec succès dans le négoce. À Paris, il brassait des affaires très rentables. Il décide de donner un petit coup de pouce à sa jolie nièce Suzy. Imaginant déjà que leur fille épouserait quelque notable de la capitale, Louis et Irène – les parents – ne s’opposent pas à ce qu’elle suive Armand. Ne lui a-t-il pas trouvé un emploi de couturière chez un tailleur réputé dans son quartier parisien ? Dans cette échoppe, sous la houlette du dynamique Maurice, on œuvre pour le music-hall. “On coud du brillant au fil des jours. On monte la beauté en épingle. Entre les plumes et les paillettes, on plante des plumes de casoar, d’argus, de cacatoès et d’oiseau de paradis. On joue sur les velours des renards argentés, des visons.” Dans cette ambiance, la vie est une fête.

Avec l’oncle Armand comme avec Maurice, voilà Suzy entraînée dans ces Années Folles, où le gratin s’amuse tellement. Et puis lui vient un autre désir, plus ardent que tout : monter sur scène. Le meilleur moyen de rompre définitivement avec ses parents, sa bourgade natale ? À n’en pas douter, tel est son objectif, tandis que la carrière de Suzy prend son envol. D’ailleurs, elle ne donne plus de nouvelles à Louis et Irène, à quoi bon ? Avec sa rigueur habituelle, son père en prendra ombrage, on pouvait s’y attendre. Suzy goûte au luxe, Suzy voyage, Suzy s’affiche, et elle est parfaitement heureuse. Des épisodes plus dramatiques, elle va en traverser, entre douleur et vengeance. Mais quoi, n’a-t-elle pas vécu une jeunesse excitante ? Extraite de son milieu, Suzy réalisa sûrement ses rêves…

(Extrait) “Se peut-il qu’elle ait su, en foulant pour la première fois les pavés de Montmartre, que son cœur, jusque-là si rustique, s’emballerait désormais chaque fois qu’elle entendrait souffler un limonaire ? Qu’elle frissonnerait en reconnaissant, au lointain, la rumeur chaloupée d’un bal de carrefour ? Je le pense, et je la vois d’ici. Un peu gauche, forcément, étourdie par le faste et l’effervescence. Dans cette houle de canotiers et de chapeaux cloche, elle apparaît tremblante, comme saisie par le froid, et sa beauté – dont les arêtes sont, à 17 ans, encore un peu saillantes – s’ouvre en corolle. Au bras d’Armand (qui doit sacrément bicher), elle écume les dancings, s’essaie au fox-trot, au one-step, et file ses premiers bas de soie sur les chaises en osier de la Closerie des Lilas…”

 

Oublions un peu notre 21e siècle, et nos critères actuels. Regardons dans le rétroviseur, et projetons-nous au temps de l’Entre-deux-guerres, en ces fameuses Années Folles. Ce ne fut une décennie festive que pour quelques-uns, tandis que l’essentiel de la population laborieuse restait socialement éloignée de cet univers-là. Celles et ceux qui provoquèrent la chance, qui osèrent se débarrasser du pesant carcan des préjugés, en ont alors profité. Ce monde si peu conforme à la moralité incluait son lot de margoulins, voire de véritables truands ; les jolies femmes qui en faisaient partie passaient pour des traînées. Toutes et tous en riaient franchement, l’insouciance et l’excitation régnant en maître.

C’est un roman court qu’a concocté Alain Émery, qui aime privilégier les nouvelles même si son talent est aussi évident dans les intrigues plus longues. S’inspirant de quelques photos d’autrefois, il imagine le parcours de cette Suzy. Il en dresse un portrait finement nuancé, riche en émotion, n’omettant jamais ces infimes détails qui offrent une crédibilité au récit. Jadis dans les familles pratiquant la transmission orale, on en parlait – en bien ou en mal – de ces femmes qui s’exilèrent, reniant leur contrée d’origine. C’est cette tonalité, avec ses délicieux contrastes et ses "personnages", que restitue Alain Émery. Nostalgie, mélancolie… peut-être. Mais il y a surtout beaucoup de tendresse dans ce qu’il nous décrit.