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Publié par Claude LE NOCHER

Alex Berg : La fille de la peur (Éd.Jacqueline Chambon, 2017)

Âgée de quarante-huit ans, Marion Sanders est médecin à Hambourg. À ce point de sa vie, elle ressent le besoin de s’éloigner de l’Allemagne. Marion doit faire un court séjour à Paris avant de partir pour une mission de Médecins Sans Frontières. Plutôt qu’en Afrique, c’est en Jordanie qu’on va l’envoyer. Entre-temps, elle s’installe chez de vieux amis parisiens. L’octogénaire Louise Bonnier et son mari Greg habitent rue Guynemer. Quand elle était enfant, sa propre mère l’ayant délaissée, Marion fut en partie élevée chez eux. Au musée Carnavalet, dans une expo photo sur l’exil, elle remarque celle d’une jeune femme qui lui ressemble beaucoup. Le cliché fut pris à peu près à l’époque de sa naissance.

Jean Morel est le neveu de Louise Bonnier. Son obscur métier l’entraîne depuis longtemps dans des régions du monde en crise, en guerre. Tel un conseiller international, Morel a noué bon nombre de relations dans les pays du Moyen-Orient. Parfois, il facilite la sortie de réfugiés menacés, comme c’est le cas actuellement en Syrie, où règne une guerre civile larvée. La petite Zahra, cinq ans, a été exfiltrée de ce pays, mais elle constitue un cas plus particulier. Car Morel connaît Elaine, la mère de la fillette, une Occidentale ayant épousé un haut responsable syrien. Afin de protéger la fragile et mutique Zahra, il la confie à sa tante Louise, qui a toujours eu un bon contact avec les enfants.

Claude Baptiste est un agent de la DGSE, les services secrets français. Quinquagénaire au grand sang-froid et à l’allure solide, il enquête sur les liens entre la Syrie et des personnes installées en France. Sur cette affaire, il est assisté de Leroux, un jeune agent de la DGSI, la sécurité intérieure. La mort de Zahit Ayan, réfugié syrien, et les coups de feu visant un enseignant d’Orléans, lui confirment le rôle nébuleux de Jean Morel. Que, dans l’immédiat, Claude Baptiste veut protéger afin d’en savoir davantage sur ses réseaux. S’étant rendu à Marseille, Jean Morel est impliqué dans un attentat commis à la frontière italienne, dont la cible était le ministre de l’Intérieur français. Une façon de faire pression sur Morel.

Tout en cherchant à résoudre l’énigme de la photo de son sosie, Marion Sanders s’occupe de la petite Zahra, car Louise est souffrante – et bientôt hospitalisée. Apprivoiser l’enfant n’est pas impossible, mais en a-t-elle le temps d’ici son départ ? Claude Baptiste s’invite chez les Bonnier, ne cachant pas qu’il recherche des informations sur Jean Morel. Il n’est pas le seul : Moshe Katzman, agent du Mossad israélien, voudrait débrouiller l’affaire, lui aussi. Sans doute existe-t-il des documents syriens ultra-secrets explosifs, dont quelques services veulent s’emparer. Ayant découvert des éléments sur son passé personnel, Marion part avec Zahra, direction une maison isolée en Bretagne, dans la région brestoise. Rien ne prouve qu’elles y seront en complète sécurité…

(Extrait) : “Quand Marion et Zahra prirent le chemin de la maison, sept heures sonnaient au clocher de Saint-Sulpice. Marion se demandait si elle devait raconter à Louise ce qui s’était passé dans le parc. Elle avait été profondément émue d’entendre chanter la petite fille et elle savait que Louise serait heureuse d’apprendre la nouvelle, mais en même temps elle craignait que la vieille dame ne mette trop la pression sur l’enfant.

La petite main de Zahra était dans la sienne, pleine de confiance, et Marion avait le sentiment que la fillette s’ouvrirait un jour à elle, à condition qu’elle soit plus souvent avec elle. Mais quand ? Ces derniers jours, malgré son maigre temps libre, elles avaient passé beaucoup d’heures ensemble, au point que Marion avait dû reconnaître que Zahra était une parfaite excuse pour éviter de s’occuper de ses propres affaires. Elle avait seulement pris le temps de retourner au musée pour s’informer de la provenance de la photo. La conservatrice s’était montrée serviable et professionnelle, mais ce professionnalisme n’était pas exempt de curiosité. Marion n’était pas la première à frapper à sa porter et à chercher des informations supplémentaires.”

 

Ce qui apparaît vite frappant à la lecture de “La fille de la peur”, c’est le fait que plusieurs thèmes – complémentaires – y soient abordés. Le premier, c’est le cas de la petite Zahra, qui peut symboliser la tourmente de l’exil pour les réfugiés. Une partie ont la capacité de s’insérer, mais la plupart n’ont pas cette force de caractère, et deviennent fatalement des apatrides. Toutefois, le parcours de Zahra est, déjà, plus compliqué qu’il le semble…

Le deuxième thème concerne certains personnages dont on ne mesure pas l’influence, les fonctions. Louise Bonnier, quatre-vingt-deux ans, appartient aux sphères occultes proche du pouvoir, quel que soit le régime. Son neveu Jean Morel se situe dans des cercles aussi discrets, observateur international des conflits, diplomate sans titre exact. Ces experts géopolitiques de terrain, parfois appelés "négociateurs", existent-ils et agissent-ils en marge de nos Services de Renseignement ? On a tendance à le penser.

La troisième thématique, c’est la quête d’identité. Même avec un statut social avantageux – Marion Sanders étant médecin en Allemagne, on n’est pas à l’abri du questionnement. Le schéma familial standard ne s’applique pas dans tous les milieux. On évite de parler de tel cousin qui aurait fait un mariage consanguin, de telle tante dont on croit qu’elle a mal tourné, par exemple. Rien de bien grave, souvent. Mais des secrets plus surprenants ressurgissent quelquefois, installant un mal-être. Ou une envie de tourner la page.

Certes, “La fille de la peur” est un roman d’espionnage sur fond de contexte actuel. Mais Alex Berg nous présente une intrigue bien plus riche et subtile, avec des héros nuancés et empreints d’humanisme. Coup de cœur pour ce suspense d’excellence.