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Publié par Claude LE NOCHER

Sylvie Rouch : De l’eau dans l’gaz – Léo Tanguy (Éd.La Gidouille, 2017)

Il affiche une certaine nonchalance. Ses vêtements sont un peu passés de mode. Il circule dans le vieux Combi de ses parents. Il cultive le souvenir de sa jeune compagne disparue. Il ne dit jamais non aux occasions alcoolisées. Ce grand rouquin qu’est Léo Tanguy exerce l’activité de cyber-journaliste, publiant ses articles sur son site internet. Généralement, il sillonne la Bretagne, sa terre d’origine, ses racines. Cette fois, c’est dans les Cévennes, du côté de Saint-Hippolyte-du-Fort, qu’il va traîner ses guêtres. Le Vidourle est un fleuve qui se jette dans la Méditerranée, pas dans l’Atlantique, c’est dire le dépaysement pour Léo. Il est invité aux noces de son amie Maïa, une belle Antillaise, avec le musclé Sébastien.

Ça se passe dans un mas rénové en gîte qui est la propriété de Paolo, oncle de Sébastien. Cet Italien a vécu une jeunesse militante, agitée, d’activiste ayant dû s’exiler. S’installer dans la montagne cévenole, bon moyen de tourner la page, de se faire oublier en vivant une vie plus tranquille. Encore que, depuis quelques temps, ce territoire intéresse des industriels voulant exploiter le gaz de schiste. Sachant les conséquences dramatiques sur l’environnement, un comité local s’y oppose, dont Paolo fait partie. La menace est réelle car Paul Debors, héritier d’un notable d’ici, est prêt à vendre ses terrains. Il lui arrive de provoquer la population organisant des meetings contre les projets liés au gaz de schiste.

Les noces de Maïa et Sébastien réunissent un grand nombre de leurs amis. Un "mariage" tout en symboles, une belle façon de faire une vraie fête. Léo ne croise pas si souvent des jeunes femmes aussi excitantes que la sculpturale Angelina, fille de Paolo. Il tombe illico sous son charme, mais n’est pas assuré que puissent exister des affinités entre un Breton pur beurre et une ravissante Italienne décomplexée. Au lendemain de la fiesta, Paolo est embarqué par les gendarmes. On l’accuse d’avoir agressé Paul Debors, qui passe bientôt de vie à trépas. Le boulanger Julien explique la situation à Léo. Il y a eu une altercation entre Paolo et Debors lors du dernier meeting, en effet. Mais l’Italien n’a tué personne.

Léo mène sa petite enquête au village. Il pose des questions à la brune Marielle, qui tient un bistrot d’habitués. Il interroge Gégé, militant devenu beaucoup plus modéré avec l’âge, quelque peu en froid vis-à-vis de son fougueux ami Paolo. Gégé laisse entendre qu’il y aurait une autre piste, Paul Debors ne maquant pas d’ennemis. En réalité, Paolo possède un véritable alibi, mais la personne concernée ne tient nullement à s’exposer. Dans les Cévennes comme ailleurs, les rancœurs peuvent être tenaces : même trente ans après, on ne peut exclure qu’il s’agisse d’une vengeance…

(Extrait) : “— Les seules personnes qui ont besoin d’une preuve de son innocence, ce sont ceux qui sont venus ici ce matin, qui l’ont emmené sans sommation et qui vont pas le lâcher de sitôt !

On peut voir les choses autrement, intervient Léo pour clore ce différend stérile entre les deux femmes. Maintenant qu’on a la certitude que Paolo est innocent, trouvons qui d’autre aurait pu s’en prendre à Debors. Vous n’en avez aucune idée ? demande-t-il à Jeanne.

Malheureusement non. Des gens qui n’aimaient pas beaucoup le fils Debors pas plus qu’ils n’aimaient son père avant lui, j’en connais beaucoup. C’était pas quelqu’un de charismatique et personne le portait vraiment dans son cœur… Mais de là à le suivre jusqu’à son domicile et à le tabasser à mort… non, je ne vois pas.”

 

Sylvie Rouch fait partie des auteurs qui, voilà bientôt dix ans, imaginèrent le personnage de Léo Tanguy. Elle publia en 2008 le deuxième titre de la série, "L’immobilier flambe, le SDF brûle". Par ailleurs, elle a écrit plusieurs romans noirs dont "Meuf mimosas" (1998, un épisode du Poulpe), "Corps mort" (2006, Prix ‘Polar dans la ville’ du festival de Saint-Quentin-en-Yvelines), "Décembre blanc" (2010), ainsi que des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle signe aujourd’hui une nouvelle enquête de Léo Tanguy, journaliste atypique, fouineur et décalé, curieux des dysfonctionnements de la société et des crimes que cela entraîne parfois. Léo n’est pas un justicier cherchant à tout prix le coupable, c’est plus sûrement un témoin de notre époque, pas si sereine.

Le gaz de schiste ! Au nom de l’indépendance énergétique, ce serait l’avenir. Des écolos-médiatiques seraient même favorables à des "expérimentations" ciblées, en France. L’air contaminé par les déchets, la pollution des sols, la santé publique, des sites remarquables détériorés par ces exploitations, les exemples catastrophiques dans d’autres pays ? Pas grave… Vive le progrès, qui détruit tout pour devenir très vite rentable. La perplexité des populations risquant d’être touchées par ces projets peut se comprendre. Les lobbies de l’énergie et de l’industrie ont aussi leurs arguments. Tel est le contexte de cette intrigue, s’inscrivant dans l’esprit du roman noir, qui va ainsi plus loin qu’un simple polar d’enquête. Si l’ambiance est tendue, ça n’interdit pas quelques francs sourires.