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Publié par Claude LE NOCHER

Amy Stewart : La femme à l’insigne (Éd.10-18, 2017)

Dans le New Jersey, le comté de Bergen est tout proche de New York, au nord-ouest de la métropole. Basé à Hackensack, le shérif Robert Heath y est chargé du maintien de l’ordre en cette année 1915. Parmi ses adjoints, il emploie une femme, Constance Kopp. Avec ses sœurs Norma et Fleurette, elle a récemment vécu une aventure mouvementée. Ce qui lui a valu d’être engagée par le shérif. Mais les femmes dans la police, ça ne plaît pas à tout le monde. Y compris au sexiste John Courter, un des adjoints d’Heath, qui ne cache guère son hostilité. Le statut de Constance étant contesté, le shérif lui attribue un poste de gardienne de prison en attendant. Deux mois passent, et rien n’évolue. La surveillance des femmes incarcérées n’est pas déplaisante, mais ce n’est pas le métier que vise Constance.

Parmi les prisonniers se trouve Herman Albert von Matthesius, un vieil Allemand qui se dit médecin, baron et pasteur. Il est vrai qu’il dirigea une sorte de clinique-sanatorium à New York. Ses pratiques entraînèrent des plaintes de la part de trois de ses jeunes employés. En prison, il parle principalement sa langue d’origine, que Constance Kopp connaît assez bien. Von Matthesius vient d’être hospitalisé en ville dans un état délirant. Difficile de savoir s’il simule, car la prison n’a pas de médecin sur place, ce que déplore le shérif. Lors d’une nuit d’orage, alors que règne une grande agitation à l’hôpital à cause d’un grave accident, von Matthesius s’enfuit. Il était sous la garde de Constance Kopp, qui s’en veut car la situation met le shérif Heath dans l’embarras. Il tente le maximum pour le rattraper.

N’étant pas officiellement adjointe, Constance Kopp ne sait pas comment l’aider : “Je ne demandais pas de pardon. Tout ce que je voulais, c’était voir mon prisonnier de nouveau enfermé dans sa cellule comme il le méritait.” À New York, elle se rend à l’adresse de Felix von Matthesius, le frère du fugitif. Des adjoints du shérif l’y ont précédé vainement, et le logement est vide. Un ami photographe lui donne quelques conseils avant que, dans un hôtel de luxe réservé aux femmes, Constance ne sympathise avec un trio d’amies, dont l’une est journaliste. Elle recherche les trois jeunes plaignants afin d’obtenir plus de détails sur les faits reprochés à von Matthesius. Dans les mêmes quartiers new-yorkais, se trouve l’ancien sanatorium. Elle le visite clandestinement, sans y découvrir le moindre indice.

Faisant des allers-retours du comté de Bergen jusqu’à New York, elle trouve une possible piste en la personne du docteur Milton Rathburn. C’est au Murray’s, un grand restaurant new-yorkais, que Constance repère Felix von Matthesius. Elle parvient à l’alpaguer, non sans complications. Le shérif et elle ramènent le frère du fuyard à Hackensack, mais il n’a aucune intention de se montrer coopératif. Pour Constance, la chasse continue…

(Extrait) “— Mais ce n’est pas vrai du shérif Heath, protestai-je. Il est resté dehors toute la nuit à traquer von Matthesius. Et il est obligé de le capturer ! Saviez-vous qu’un shérif peut se retrouver en prison s’il laisse s’échapper un détenu ?

Oui mais, en attendant, il doit gérer sa prison et s’occuper d’une centaine d’autres prisonniers, tout en pensant aux élections de l’automne prochain, qu’il devra remporter s’il est encore libre à ce moment-là. Et puis chaque jour de la semaine amène son lot de cambriolages, d’incendies criminels et de jeunes filles disparues, non ? Voilà de quoi est faite son existence ! Pour un détective en revanche, c’est différent. Vous, vous avez la possibilité de poser des questions que personne d’autre ne posera. Vous pouvez vous mettre dans la peau du criminel et comprendre son mode de pensée. C’est de cette façon que vous parviendrez jusqu’à lui…”

 

C’est dans “La fille au revolver” (Éd.10-18, 2016) qu’Amy Stewart crée le personnage de Constance Kopp, que l’on retrouve dans ce deuxième épisode également inédit. En réalité, cette pionnière de la police criminelle s’inspire d’une femme ayant vraiment existé. Elle fut la première shérif-adjoint des États-Unis, au début du 20e siècle. S’agissant d’une fiction, l’auteure nous raconte son parcours à sa manière. En fin d’ouvrage, elle explique les bases de plusieurs parts du récit. L’affaire von Matthesius se produisit vraiment, et on imagine volontiers que Constance Kopp persévéra jusqu’à mettre la main sur ce bonhomme. Afin d’obtenir ce statut officiel et cet insigne d’adjoint au shérif.

Si, faute d’apprentissage du métier, la jeune femme manque de méthode rationnelle, cela ne nuit en rien à l’intrigue criminelle. Au contraire sans doute, car ses investigations la conduisent dans divers endroits. Pour Amy Stewart, une excellente manière de dessiner le portrait de l’Amérique d’alors. La condition féminine reste nettement inférieure, car il n’est pas question de rémunérer des femmes pour des "métiers d'hommes". Le bénévolat est juste toléré pour elles. Quant à la situation des repris de justice, le shérif progressiste la résume parfaitement : “Nous devrions pouvoir soigner au moins leurs petits maux, et pas seulement par charité chrétienne, mais parce que nous avons ici l’occasion de les remettre dans le droit chemin en leur faisant mener une vie saine. Donnez une douche et un repas chaud à un homme, une bible pour l’étude et des corvées difficiles pour tenir ses mains occupées, et vous transformerez un criminel en bon citoyen. Ça, ce n’est pas en l’enfermant dans un cachot que vous y parviendrez.”

Ambiance américaine du début du 20e siècle donc, mais aussi histoire personnelle de Constance Kopp et de sa famille. Leur mère est décédée, leur frère Francis s’est éloigné. Sa sœur Norma est une colombophile aux idées quelque peu "baroques", et la jeune Fleurette cultive l’espoir de devenir artiste. Elle se sent responsable de leur foyer, mais le goût de l’aventure est encore plus puissant pour Constance. Une véritable héroïne, dans la plus belle tradition. “La femme à l’insigne”, un suspense parfaitement réussi, un roman de grande qualité à ne pas manquer.