Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Claude LE NOCHER

Caryl Férey : Norilsk (Éd.Paulsen, 2017)

Il y a des voyageurs avides d’explorer des endroits "où la main de l'homme n'a jamais mis le pied", selon une célèbre formule. Du moins, dans des décors pittoresques ou insolites, cherchent-ils à rencontrer des populations et des cultures différentes. Depuis trente ans, Caryl Férey fait partie des aventuriers rock’n’roll sillonnant ponctuellement la planète. Pour la plupart de ses périples, il choisit l’hémisphère sud. Car si tout cela lui procure une dose d’adrénaline, autant que ça se passe sous des climats supportables. La Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, et plusieurs pays d’Amérique Latine, voilà qui lui convient. Et ça permet à l’écrivain de dénicher la substance pour ses romans noirs les plus durs, publiés avec succès chez Gallimard. La Colombie est au programme, pour un prochain titre.

Quand on lui propose une destination complètement opposée, Caryl Férey hésite quelque peu. Pas très longtemps, mais la Sibérie au-delà du Cercle Polaire, ce n’est pas tropical. Un ancien goulag devenu une des villes les plus polluées du monde, pas trop attirant. En outre, sans autorisations spécifiques du FSB (ex KGB), personne n’est autorisé à entrer à Norilsk. Les infos parcellaires que l’on peut collecter sur cette région éloignée de Russie, très industrialisée car riche en minerais, où l’espérance de vie des habitants est courte, c’est également peu encourageant. Même au printemps, il fait environ moins vingt degrés par la-bas. Voyageant toujours accompagné, l’écrivain s’adresse à un de ses complices depuis l’adolescence, qu’il surnomme la Bête, lequel accepte illico le projet.

Borgne muni d’un bandeau de pirate, grand buveur d’alcools survitaminés, à l’occasion fumeur d’herbes puissantes, s’excitant volontiers dès qu’une femme est dans les parages, cet Obélix apparaît le partenaire idéal pour le petit renard qu’est Caryl Férey. Bordélique à souhaits, il faudra veiller à ce que la Bête n’égare pas ses laisser-passer, entre autres. S’il a fantasmé sur leur guide Valentina, rebaptisée par lui Tatiana, la Bête renonce dès leur rencontre : une petite poupée blonde de trente ans qui en paraît quinze, ce n’est pas son calibre du tout. Pour Caryl Férey, sa fragilité rose associe plutôt Valentina à Bambi. Mais l’essentiel, c’est que la jeune femme est originaire de Norilsk, qu’elle a quitté depuis dix ans. Elle connaît donc bien les lieux, les gens. Elle a même une copine, Ana, qui ouvre un bar ces temps-ci — idée motivante pour le duo de Celtes.

(Extrait) “Des carrières enneigées mais noires de crasse se succédaient, des enchevêtrements de pipe-lines protégés du froid par des coffrages en bois ou en carton, une cité-dortoir aux immeubles colorés pour vaincre un peu la nuit polaire, quand tous les repères s’effacent, des rails, des wagons, d’autres mines à ciel ouvert, mais pas l’ombre d’un humain, même mort. Les mineurs avaient-ils été ensevelis, entassés gelés dans les fossés, comme des mammouths ? Pas de bois ici, que du minerai et des cheminées dressées dans la tempête, qui grandissaient à mesure que nous approchions. Les tours du malheur. Un décor de polar. Norilsk.

On est arrivés vers huit heures du matin, fourbus après une nuit presque sans dormir et un trajet de haute voltige, mais le nez collé aux vitres embuées. Il n’y avait toujours personne le long des avenues staliniennes, que des barres d’immeubles peints d’une dérisoire couleur flashy, quelques feux grelottants et de rares voitures bravant l’ennui du vide. Norilsk, un Far Est sibérien avec des broussailles de glace coupante au fil du vent et pas un chat dans les rues après qu’on a flingué le shérif et ses assesseurs. Un endroit sans vitrine, sans rien.”

Norilsk a une population à peu près équivalente à celle du Havre. Avec un urbanisme à la soviétique, nettement plus tristounet que notre port français, et beaucoup moins de gens dans les rues. Caryl Férey et la Bête n’y croisent quasiment personne. Le froid intense et l’air ultra pollué n’expliquent pas tout. Eux qui sont là pour le contact, ce n’est pas gagné d’avance. Il y a bien le club de photographes amateurs, des amis de Valentina, mais c’est limité. Leur hôtel, où l’accueil est aussi cordial que dans une prison de haute sécurité, n’est pas le meilleur lieu pour échanger, non plus. Heureusement, sous son air rustre de psychopathe ouzbek, et bien que ne parlant pas un mot d’anglais, le chauffeur de taxi Shakir s’avère amical à sa manière. Pour réchauffer l’atmosphère et se rapprocher des habitants, il n’y a qu’un seul lieu valable ici : le bar d’Ana et de son mari Dimitri.

Pour fraterniser, rien ne vaut une tournée générale (ouga chayo). Dans cette ambiance, même le mineur sibérien se décomplexe, se déchaîne : "You’re my friend" et "Fuck the Kremlin" sont les leitmotivs de la nuit de fête. Le lendemain, la gueule de bois ne risque pas de se calmer grâce au menu de leur hôtel. Bien sûr, Norilsk et ses environs, jusqu’au port de Doudinka, c’est avant tout une région où l’industrie omniprésente rappelle le “Germinal” d’Émile Zola. Conditions de travail déplorable, air irrespirable, neige à l’année noircie par les émanations polluantes. Même quand on vit en enfer sans espoir de le quitter, on peut être fier de sa ville — qui mérite mieux qu’un portrait négatif. La mémoire du goulag stalinien reste présente en ce mois d’avril 2017, les morts ont droit au respect. Quant au futur de la Russie, advienne que pourra.

Écrire des polars noirs, c’est ce qui a apporté une belle notoriété à Caryl Férey. D’ailleurs, il évoque ici le héros de “Plutôt crever”, celui de sa petite série McCash, et les contrées qui lui ont inspiré ses romans, non sans un coup de griffe à ceux qui dénigrent le genre. Mais il n’est pas moins talentueux lorsqu’il fait le récit d’un tel voyage. Même dans la froidure d’une des villes les plus invivables au monde, au milieu d’un peuple bourru qui ne s’excuse jamais, la laideur comporte sa part de beauté. Et l’être humain reste la seule vraie valeur, pour le voyageur qui sait observer et transmettre.