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Publié par CLN

 

13-SCHLESSERParis, décembre 1924. La jeune Camille Baulay est spécialiste des faits divers au Petit Journal. Cette journaliste ambitieuse et perspicace signe Oxy B. Son amante Blanche est l’épouse du député Théodore Dieuleveult, réactionnaire cachant mal son envie de devenir Ministre de l’Intérieur. La belle Camille ne dédaigne pas non plus l’amour avec les hommes. Mais pas ceux de son cercle d’amis huppés, ni son collègue Henri chargé de la publicité au journal. Blessé de guerre muni d’un pilon, ce dernier garde le sens de l’humour. La relation de Camille avec le commissaire Louis Gardel est autant filiale que professionnelle. Écoeuré par la récente guerre, aujourd’hui les meurtres civils qui constituent son ordinaire lui paraissent bien fade à côté du carnage à grande échelle. C’est grâce à lui que Camille obtient souvent l’exclusivité sur les meurtres dont il doit s’occuper.

Un meurtre est découvert rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, dans le Marais. La mise en scène apparaît singulière, comme s’inspirant du légendaire Fantômas. En réalité, Camille comprend bientôt que la référence est autre. C’est un tableau de Max Ernst, Au rendez-vous des amis, que suggère ce crime. Si Gardel collecte peu d’indices, Camille s’interroge sur ce mouvement Surréaliste qui commence à faire parler de lui. À Vaugirard, c’est l’artiste Dédé Sunbeam, sympathisant du groupe créé par André Breton, qui est le mieux capable de la renseigner. Lui aussi fait référence à Fantômas. Camille rencontre chez lui, à Eaubonne, l’écrivain Paul Eluard, ami de Max Ernst. Elle est encore loin de cerner l’esprit des Surréalistes, rejetant le conformisme, ne semblant pas opposés à l’idée criminelle.

C’est une femme, bourgeoise épouse d’un colonel, qui est la deuxième victime de ces crimes surréalistes. Par rapport au tableau de Max Ernst, elle symbolise Gala Eluard. Si Théodore Dieuleveult considère le mouvement d’André Breton comme politiquement dangereux, le publicitaire Henri a sa propre définition : L’erreur serait de considérer le crime comme un rébus, dont il faudrait découvrir la clé. Il n’y a pas de rébus, il n’y a pas de clé. Le crime est là, sa seule raison est d’exister. Le commissaire Gardel a interrogé quelques-uns des Surréalistes. Dont André Breton et Louis Aragon, dont la rivalité ironique est affichée. C’est à Montparnasse que Camille fait la connaissance de Robert Desnos. Il est lucide sur les inimitiés que s’attire Breton, en particulier de leur ami homo René Crevel, en marge du groupe. Ce dernier ferait un vague suspect.

Tandis que Desnos, adepte de l’hypnose aux images morbides, devient l’amant de Camille, un voyou est retrouvé assassiné rue de la Roquette, devant la prison. Troisième victime. Louis Gardel va finalement être écarté de l’affaire, au profit d’un incompétent. La police soupçonnera trop aisément deux activistes Allemands. Comme l’avait prévu Camille, il y a une quatrième victime, une femme. Un crime différent, peut-être. Le stylomine de la journaliste a été placé près du cadavre. En effet, Camille a de bonne raison de se sentir visée, cette fois. Son entourage aussi ? Elle ne peut se contenter de la formule de Robert Desnos : L’écriture automatique est une écriture sans sujet. Pourquoi un crime surréaliste ne serait-il pas un crime sans auteur ?

Pour qu’il s’agisse d’un authentique polar historique, étaler son érudition sur une époque est insuffisant. Un véritable roman d’enquête s’appuie sur le mystère, les indices, les suspicions et les péripéties. On avait déjà pu vérifier avec Mortelles voyelles (2010) que Gilles Schlesser maîtrise avec habileté les intrigues riches en suspense. Il le confirme grâce à cette histoire ou plane l’ombre de Fantômas, le génie du Mal créé par Souvestre et Allain. Il reconstitue à merveille le monde intellectuel de cette période, ici entre décembre 1924 et mai 1925. On va croiser, côtoyer, André Breton et les Surréalistes, y compris Jacques Prévert, et on citera le jeune Queneau. On fréquente également la bourgeoisie, autour d’un député aux certitudes ridicules. On n’oublie pas les séquelles de la Grande Guerre qui reste dans les esprits, et dans la chair d’hommes tels que Gardel ou Henri. Pour certains tel Dédé Sunbeam, quelques meurtres à côté des vingt millions de morts de la guerre, c’est vraiment du pipi de chat de gouttière. Certes, on se perd un peu dans le feu d’artifice d’hypothèses imaginées par Camille. On comprend que l’ambiance d’alors s’y prête, dans ce Paris si pétillant, peuplé de personnages fort originaux, où s’installe la modernité (les voitures à chevaux s’y font rares). Un séduisant suspense historique, de très belle qualité.