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Les chroniques polars et bédé        de Claude Le Nocher - ABC POLAR

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Ingrid Desjours : Potens (Plon, Nuit blanche, 2010)

10-DESJOURS-1Charlotte Dulaumait, 35 ans, mère de plusieurs enfants, a été massacrée par son assassin, ébouillantée puis poignardée à de multiples reprises. Son fils aîné Quentin est sous le choc. Le compagnon actuel de la victime, Jérémie Taudel, est sérieusement suspecté, faute de produire un alibi. Cet homme au QI supérieur se montre antipathique et méprisant, niant le meurtre. Le policier Patrik Vivier mène l’enquête. Il demande l’assistance de la psychologue Garance Hermosa, avec laquelle il entretient une relation ambiguë. Maîtrisant peu sa vie, marquée par un récent décès, cette criminaliste ne présente pas les critères idéaux. Mais, tels Charlotte et Taudel, elle possède un fort QI. Il lui est facile de s’inscrire au club Potens, d’infiltrer cette association dont la victime fit partie, comme son compagnon Taudel et son fils Quentin. On pense que ce club masque un groupe de puissants décideurs, une élite sans complexe appelée “Alpha Pi”.

Comptable dans l’entreprise de Boisseau, membre de Potens, Charlotte n’était pas une femme exemplaire. Tous ses enfants sont issus de pères différents, et elle collectionnait en outre les amants occasionnels. D’ailleurs, elle était enceinte quand on l’a tuée. Ce comportement maternel pourrait s’expliquer, car elle-même fut “une enfant de remplacement”. Néanmoins, elle se montrait sans tendresse avec son fils aîné Quentin, qui trouvait un allié en la personne de son beau-père Taudel. Ces questions liées à l’enfance replongent Garance Hermosa dans son propre passé, entre sa défunte sœur Félicia et une mère cruelle. Au sein de Potens, la psy écoute chacun, du bavard Deplavat à l’omniprésent Vasili, en passant par le roi de l’autosatisfaction Albin Pomeni et les confidences de Jérémie Taudel. Sachant que les pères des enfants de Charlotte ont des alibis, le meurtrier se trouve-t-il forcément parmi les membres du club de surdoués ?

Des querelles mal expliquées se produisent, peut-être à cause de la fébrilité du jeune Quentin. Celui-ci fait du grabuge dans l’entreprise de Boisseau. Il montre parfois des accès de violence, tels ses prouesses en “happy slapping”. C’est un cyclothymique aux réactions imprévisibles. Quand Boisseau est victime d’un accident de voiture dû à son anxiété, la police trouve des documents compromettants qui lui vaudront des ennuis fiscaux. Ces fichiers, une bonne raison d’éliminer sa comptable ? Boisseau fut déjà malhonnête durant ses études, spoliant son amie Tina Putino. Probable père du fœtus de Charlotte, s’il est protégé par ses amis de “Alpha Pi”, Albin Pomeni est quand même interrogé par la police. L’anonymat de Garance parmi les membres de Potens (et surtout de “Alpha Pi”) est moins certain qu’elle ne peu l’espérer. On peut douter quand Taudel et Boisseau fournissent des alibis mutuels. Qui fait chanter l’autre ? S’ils existent, pas sûr que les carnets secrets de Charlotte aident à cerner la vérité. Et si le coupable avoue son crime, où se situe la manipulation ?…

Imaginerait-on une psy criminaliste parfaitement saine d’esprit, d’une rigueur absolue, pointilleuse et ordonnée, au cœur de cette affaire ? Il nous apparaît évident que Garance, perturbée par des images cauchemardesques, dissimule au fond de son subconscient quelque douloureux secret, qu’elle partagea avec sa sœur Félicia. Son rapport aux hommes, ses scarifications, en attestent. Son ami policier ne l’aide guère, entretenant une nébuleuse relation avec la trop basique Claire. L’essentiel dans cette intrigue tient en deux thèmes. Le cas des supposés surdoués, d’abord. Certains se voient mal-aimés, d’autres affichent supériorité et mépris. Le club Potens montre que c’est davantage par la ruse que par leur pure intelligence que ces gens se démarquent. On nous cite de crédibles trucages. Le génie de la magouille serait autant l’apanage de personnes au QI moins élevé.

Second aspect souligné ici, les clubs élitistes. Ils ne défendent que leurs propres intérêts, se servant en premier pour s’enrichir, s’organisant pour défendre leur caste. Sans doute leur rôle est-il bien pire, plus destructeur, que ce que les simples citoyens peuvent envisager. Au-delà des arrivismes privés, leurs programmes ne font qu’encourager une détestable vision du monde : “…un groupe flirtant avec des idéaux d’extrême droite. Il y était question de détection systématique des enfants surdoués dès leur entrée en école primaire, et de leur placement en institution spécifique d’excellence. En outre, il encourageait ouvertement la formation de couples HQI. Derrière le paternalisme de façade qu’il opposait aux membres de Potens, se cachait un véritable mépris pour le reste de l’humanité (…) Garance ne voulait pas croire qu’une intelligence supérieure conduisît uniquement à de tels excès…”

Troublée et troublante, malgré son expérience si personnelle d’échecs mortifères et son haut QI, Garance conserve une fragilité naïve. Bien qu’elle sache amener les confidences et témoignages, elle reste asociale, son incapacité à partager avec l’autre ruine son analyse des faits. Personnage pétri de complexité, que cette jeune femme n’admettant que tardivement ses faiblesses à une consœur. Ayant “frappé fort” dès la première scène, on pouvait craindre un essoufflement de la part de l’auteur par la suite. Elle parvient à relancer en permanence le récit, quitte à nous offrir des faux-semblants que nous gobons ou pas. Car nous avons déjà compris que le dénouement sera plus tortueux que l’évidence d’un aveu. Et que, pour Garance, le bonheur se signe d’un point d’interrogation.

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