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Publié par CLN

 

13-LE CHEVERE

On est là dans un village rural, une commune de la campagne profonde. Les seuls emplois qui restent, on ne les trouvent qu'à l'abattoir. Selon la direction des vents, certains jours ça pue le sang jusqu'ici. Le sang des bêtes. À vomir.Si Barrois le propriétaire qui vient d'obtenir la Légion d'Honneur fermait l'abattoir, il n'y aurait plus guère d'activité dans le secteur. Gaby, collégienne de 3e, habite l'ancienne ferme de ses grands-parents, avec sa famille. Plutôt que d'utiliser son vrai prénom, Gabrielle, elle préfère qu'on l'appelle Gaby. Comme dans la chanson d'Alain Bashung. Sa mère est décédée depuis quelques années. Son père Bruno est employé à l'abattoir, de même que sa nouvelle compagne plus jeune que lui, Louise.

C'est Gaby qui est chargée de veiller sur ses deux frères, encore à l'école primaire. Djezon ne va pas tarder à avoir pour ambition de devenir footballeur. De ceux qui, bien que peu éduqués, gagnent des fortunes. Le petit Jirès, lui, ne parle quasiment pas. Gaby le sent intelligent, mais il semble faire un blocage inexplicable. Les trois enfants ont bien une grand-mère paternelle. Devenue citadine, elle ne passe pas souvent les voir. Sauf pour traiter son fils Bruno d'incapable, et pour montrer combien elle déteste Louise. Ce n'est pas une tendre, leur mamie. Il est vrai que le père de Gaby rate rarement son étape quotidienne au Bar du Stop, d'où il rentre souvent ivre. Quant à Louise, son principal loisir consiste à se vernir les ongles de pieds et de mains dans la cour de l'ancienne ferme.

Au collège, Gaby a un petit ami non déclaré, Frank. Elle l'appelle de son véritable prénom, Djamel, car cet enfant adopté est Kabyle d'origine. Son père est flic, mais ne parle jamais de son métier en famille. Pour obtenir des infos, généralement assez sûres, Gaby écoute parfois les rumeurs colportées par les sœurs Delbourg. Sans être vraiment copine avec ces jumelles trop fouineuses. Contrairement à beaucoup de gens du coin, Gaby ne rejette pas le vieux Bob. L'ancien rebouteux magnétiseur a désormais l'air d'un vagabond loqueteux, c'est sûr. Il est vaguement inquiétant, ce bonhomme qui traîne ses journées le long de la voie ferrée. Ni Gaby, ni l'intuitif Jirès, ne le considèrent comme dangereux.

Dans la région, l'expression Prendre le traintrouve un sens très particulier. Depuis des années, plusieurs femmes se sont jetées du pont de chemin de fer, pour en finir. Dans un contexte aussi morne, ça ne surprend personne. La dernière en date, c'est Mathilde. Un suicide supplémentaire ? Son cas s'avère pourtant un peu plus énigmatique. On pourrait soupçonner Vincent, le cuisinier du collège, de l'avoir supprimée. Tandis que menaces et rumeurs excitent la population, il y a plusieurs personnes que Gaby peut suspecter...

Certains romans nécessitent quelques centaines de pages pour raconter une histoire. D'autres, pas moins intenses, n'ont besoin que d'un format plus resserré, atteignant à peine les cent pages. Pourtant, cette concision n'est nullement un défaut. Ils réjouissent tout autant leurs lecteurs. C'est le cas de ce Rouge ballast”. Il s'agit d'authentique roman noir, puisque basé sur une réalité sociale et une quotidienneté ordinaire. Qui apparaît en filigrane, sans doute, car l'auteur évite d'imposer une ambiance trop lourde.

Néanmoins, la modeste population locale est bel et bien “prisonnière” de cette contrée désenchantée. Où bistrot et foot restent des échappatoires. Où il vaut mieux s'appeler Frank que Djamel. Où atteindre le Brevet des Collèges est le top des études. Où des “familles recomposées” aussi peu brillantes que celle de Gaby existent probablement. Ne fermons pas les yeux sur ces univers, qui n'appartiennent pas qu'au passé. Si la tonalité ne s'avère pas si sombre, c'est que ce récit est éclairé par la collégienne. Tel un témoin extérieur face au monde des adultes. Ceux-ci devraient prendre exemple sur le petit Jirès, qui ne parle qu'à bon escient. Format court, pour un noir suspense de grande qualité.