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Les chroniques polars et bédé        de Claude Le Nocher - ABC POLAR

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Joseph Bialot : L’héritage de Guillemette Gâtinel (Rivages/Noir, 2011)

11-BIALOT-1En cette toute fin de 20e siècle, Rocbelle est une commune cossue au bord de la Fusane, pas si éloignée de Paris. Il fait bon vivre dans cette bourgade tranquille. De l’autre côté de la rivière se trouve la ville d’Arbase, née des bidonvilles de l’Après-guerre, qui conserve sa pauvreté. Le conseil municipal de Rocbelle vient d’être avisé qu’une ancienne concitoyenne lègue une fortune à leur commune. On ne se souvient guère de cette Guillemette Gâtinel, partie depuis longtemps aux Etats-Unis. Toutefois, la défunte pose une condition : que toute la lumière soit faite sur la mort de son fils Sylvain, quarante ans plus tôt. À l’époque, nul ne posa trop de question. En état d’ivresse, le jeune Gâtinel avait été victime d’une mortelle chute de vélo. Ancien journaliste devenu localier, Antonin Merlot accepte de tenter une nouvelle enquête. Autour de 1960, il fut ami avec Sylvain. L’hypothèse accidentelle l’a laissé perplexe, lui aussi.

Antonin peut compter sur Alvaro Carmona pour l’aider à découvrir la vérité. D’origine portugaise, ce policier retraité vécut à Arbase avec sa mère Inès une enfance modeste mais digne, non sans quelques ennuis. Bon élève, il est devenu flic, restant un ami proche pour Antonin. Outre le cas Sylvain Gâtinel, Alvaro s’intéresse à un meurtre récent. Comme lui de famille portugaise, Alberto Cabral a été assassiné. L’ancien policier n’ignore pas ce qui se cachait derrière la façade d’honnête homme d’affaires. Cabral trempait dans des trafics malsains et autres magouilles politiques avec le régime portugais d’alors. Un margoulin laissant une veuve officielle, un fils interné dans une clinique psychiatrique, et deux femmes qui furent très intimes avec lui. Alvaro comprend vite qu’il y a danger à enquêter sur Cabral. Lorsqu’il s’informe auprès de Sorini, ancien tenancier de tripot ayant bien connu le défunt, ils sont visés par un tireur qui fait deux victimes.

Concernant la mort de Sylvain, Antonin explore une piste plus politique. En ce temps-là, des valises pleines de billets circulaient, destinées à financer le FLN ou le Mouvement National Algérien. Sylvain, son amie Françoise, et leur copain Mansour militaient chacun à leur manière pour la fin du conflit algérien. Antonin se souvient de l’étrange disparition, à l’époque, d’un certain Youssef, peut-être mêlé à ces valises frauduleuses. Cantonnier et éboueur retraité, Ferchaux reste un vieil imbécile intolérant. Néanmoins, il témoigne avoir assisté à la mort de Sylvain, confirmant le meurtre et la présence d’une valise d’argent.

Tandis qu’un message de menaces les visent, Alvaro et Antonin interrogent le fils Cabral à la clinique psychiatrique. Il ne semble pas si fou, finalement. Alvaro rencontre d’autres témoins encore : Rosa, pute de luxe qui fut l’amante des Cabral père et fils; Linda, employée de maison chez Cabral; Dora, responsable de la société de Cabral. Antonin retrouve Françoise, qui s’éloigna du militantisme après quelques déboires. La découverte d’un cadavre disparu voilà quatre décennie n’est pas le dernier rebondissement de cette affaire…

Ne nous fions pas au titre, qui suggère un bon vieux roman d’énigme, avec des héritiers qui se trucident pour toucher le pactole de mémé Guillemette, l’ultime survivant n’étant bien sûr pas le coupable. Auteur chevronné né en 1923, Grand prix de Littérature policière 1979, Joseph Bialot est bien plus subtil et inventif. Il s’agit bien d’un roman criminel, où le duo de héros improvise une enquête sur des meurtres d’hier et d’aujourd’hui. Réveiller le passé, c’est fatalement prendre des risques. Leurs recherches vont connaître de multiples rebondissements, dont quelques-uns prêtent à sourire. La dérision et l’humour ne sont jamais loin, dans l’œuvre de cet auteur. Quant à l’admirable fluidité du récit, pourtant riche en péripéties sinueuses, c’est une des qualités principales de ce livre.

Pourtant, l’essentiel reste le contexte historique. Ce que Joseph Bialot décrit, c’est la France de la seconde moitié du 20e siècle, de la Guerre d’Algérie à l’An 2000, à travers la population d’une petite agglomération. Il retrace sans fards des incidents entre habitants issus de l’immigration de l’époque, des faits liés à l’Indépendance algérienne (les légendaires valises, en particulier), mais aussi les exactions du régime de Salazar, dictateur portugais. Sans illusion sur la sombre nature humaine, l’auteur ne porte aucun jugement. Un rappel de ces épisodes de l’Histoire encore récente, souvent édulcorés voire occultés, n’est pas inutile. Cet aspect-là ajoute une belle force à l’intrigue purement criminelle. Voilà un roman noir à ne pas manquer !

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