Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par CLN

13-INCARDONA

Âgé de cinquante-trois ans, Samuel Glockenspiel n'est pas le plus glorieux détective privé de Los Angeles. Ce qu'il admet, conscient d'avoir abusé des alcools forts, et autres plaisirs qui finissent par vous miner la santé. Ferdinand, son médecin traitant, qui se sent lui aussi usé, a prévenu Sam qu'il n'irait pas loin à ce rythme. Le détective vit dans l'espoir que son ex-femme Molly, vivant désormais avec un vrai flic, lui reviendra. Un chien empaillé, un Bouddha en bronze, et quelques bricoles sans valeur, voilà tout ce qu'il reste à Sam. Avec sa Coccinelle bleue pourrie, quand même. Seuls quelques morceaux anthologiques de jazz lui remontent le moral. Sinon, loyers impayés et railleries de la profession, tel est le sort de Sam. De rares copains : son voisin peintre Jackson et sa compagne Lee ou l'ex-soldat Tito qui fut un héros, aujourd'hui patron gay d'un restaurant au Mexique. «Lorsqu'on fait appel à moi, c'est qu'on n'est pas heureux». Suffit juste qu'il y ait de la demande.

Un client qui lui donne rendez-vous dans le quartier rupin où il habite, ça ne se laisse pas passer. Arrivée dérangeante pour le voisinage, semble-t-il. Heureusement que Sam a une sorte d'ange gardien. En réalité, c'est une sculpturale cliente qui l'attend. Toute fortunée qu'elle soit, la souffrante Milady vit dans de l'aseptisé. La mission qu'elle propose à Sam, sur lequel elle est bien renseignée, consiste à récupérer une précieuse clé. Pas beaucoup de détails, mais un rémunération exceptionnelle. Cent mille dollars, le rêve du détective privé, qui voit là l'occasion de boucler une ultime affaire avant de se la couler douce. En commençant par rembourser ses dettes: «Donnez-moi de l'argent et je vous relance le commerce de proximité». Entre-temps, Sam a bien connu de légers soucis avec sa Coccinelle, et pour une affaire de mœurs à cause de la jeune Lillipop. Tout a été réglé suite à de mystérieuses interventions, lui apprend le gros inspecteur Frijoles.

Si Milady se prénomme Eva, il existe également sa sœur Ditta. Des jumelles, mis à part que la seconde n'a aucun problème de santé. Par contre, elle est du genre à mettre des bâtons dans les roues à Sam, puisqu'il refuse catégoriquement de travailler pour elle. Son voisin artiste va en faire les frais. Un détour s'impose par le restaurant mexicain de son camarade de combat Tito. Tandis que rôde le menaçant Hummer de Ditta, Sam sent monter la pression autour de lui. Renoncer à cette mission, et au reste du pactole, ce serait la solution la plus sage pour le détective. D'autant qu'il a compris que Ditta dispose d'une sacrée équipe de tueurs. Les trois délinquantes qui braquent le dineroù il se trouve, sans doute pas un hasard. Sam continue, direction un cimetière au Mexique, où il devrait récupérer la fameuse clé. Ce qui n'est pas de tout repos quand, après avoir creusé et ouvert une tombe, il est visé par des tirs carrément hostiles...

Si la mythologie du détective américain vous est inconnue, vous risquez fort de passer à côté de cette histoire. L'alcoolo solitaire, le malchanceux largué, le cador de la poisse : telle est l'image traditionnelle. Toutefois, c'est une variante plus excentrique qu'a imaginé Joseph Incardona. Sam n'est pas ici un privé classique, aux mésaventures balisées et aux échecs permanents. Il y a bien plus de fantaisie dans ce monde intemporel qui l'entoure. Il y côtoie un peintre qui deviendra célèbre, croise un pianiste qui sera réputé, s'adresse à un animateur radio spécialiste du jazz nommé Vernon Sullivan. Mongo Le Magnifique ou Edward Bunker enfant sont aussi de la partie.

En tête de la play-list musicale, Erroll Garner interprète son mélodieux «Misty», qui donne son titre à ce roman (la version chantée d'Etta James n'est pas oubliée). Ce n'est pas pour autant un étalage de culture jazz, mais l'ambiance (brumeuse) dans laquelle évolue notre détective. Que seraient les déboires d'un privé sentimental sans un peu de sexe ? L'auteur n'abuse pas de ce piment, rassurons-nous. Après l'inoubliable «Trash Circus», l'écriture de Joseph Incardona fait mouche une fois de plus, grâce à ce suspense décalé.