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Publié par CLN

 

13-MILLAR

Son grand-père Alexandre Millar venait d’une famille très protestante. Sa grand-mère Elizabeth O’Neill était une catholique militante. Ce fut elle qui imposa la religion de la famille. Sam Millar vécut son enfance à Belfast, dans le quartier de Lancaster Street, durant la décennie 1960. Pas facile d’être un catholique pauvre dans ce secteur où défilaient régulièrement les Orangemen, venant les provoquer. Pas simple, quand on a une mère dépressive alcoolique et un père au caractère dur. Les catholiques sont comme des soucoupes en Irlande du Nord : près de la tasse, mais jamais autorisés à savourer son contenu disait-il avec colère.

Et puis, il y eut la manifestation meurtrière du 30 janvier 1972. Avec son frère aîné Danny, Sam en revient sain et sauf, mais marqué par la violence des Anglais. À quatorze ans, c’est le début de sa conscience politique. Alors qu’il commence à travailler aux abattoirs, un deuxième acte va frapper Sam. Son meilleur ami Jim Kerr, dix-sept ans, est assassiné par un protestant. Désormais, pour Sam, c’est la fin de la soumission aux Beefs et aux Orangemen extrémistes.

Toutefois, l’action politique le mène très vite en prison, à Long Kesh. Pas question d’être assimilé aux vulgaires détenus, puisqu’il est prisonnier politique. Évoquer le cycle de brimades sévères face à la Rébellion des plus décidés de l’IRA, dont Sam fait partie ? Le bras de fer entre les réfractaires au travail et à l’uniforme des prisons, les traitements de plus en plus dégradants ? La pression permanente, la puanteur à laquelle succède des bains obligatoires, façon nazis ? Des alliés au sein de Long Kesh, des personnages autant chez les détenus que parmi les matons ? Tout cela, seul Sam Millar peut savoir au fond de lui ce que représenta ce long tunnel. Huit ans de prison, de guerre psychologique. Puis arriva la mort de Bobby Sands, le plus symbolique des martyrs de la cause nord-irlandaise. Négocier avec l’ennemi ou tenter de s’évader ? Sam Milar les aura à l’usure. Il est finalement relâché.

Sam s’est installé à New York, dans le Queens. Clandestin, il fréquente le milieu des casinos plus ou moins illégaux, tolérés, rançonnés. Il pourrait y trouver sa place, en tant que croupier. À moins qu’il ne choisisse de suivre son ami Ronnie Gibbons, qui compte ouvrir son propre casino. Sam reste méfiant, il n’a pas tort. Autour de Ronnie, l’organisation familiale fausse le projet. Et cette cliente âgée à l’allure digne, mieux vaut ne pas être trop gentil avec elle. Ratage sur toute la ligne. Connaissant Tom, un ex-flic aujourd’hui agent de la Brinks, Sam songe à un braquage de leur entrepôt.

La première tentative, avec Ronnie, échoue presque inévitablement. Avec la complicité de son copain Marco, en janvier 1993, la seconde est la bonne. Trois minutes. C’est tout ce que ça nous prit. D’une facilité effrayante. En sortant du bâtiment pour aller récupérer le fourgon, un drôle de sentiment me parcourut. J’étais déçu. Ça ne me paraissait pas naturel. Trois ans de préparation et c’était bouclé en trois minutes. Pour une obscure raison, c’est moi qui me sentais volé. De l’adrénaline, oui, mais pourtant un coup de branquignol, mal exécuté. Plus de sept millions de dollars dans la tirelire de Sam et Marco, quand même.

Sam Millar se crée une façade respectable, en ouvrant une boutique de bédés de collection qui tourne bien. Époux de Bernadette, père de famille, accepté dans le quartier, tout irait à peu près bien. Sauf qu’il est urgent de trouver un endroit où planquer le butin. Il peut compter sur le Père Pat, un prêtre irlandais hors norme, qui dispose d’un appartement. Depuis l’attaque du dépôt de la Brinks à Rochester, tous les flics sont sur les dents. Sam est bientôt dénoncé, observé par la police sans qu’il s’en doute. L’appartement servant de planque est sous surveillance. Pat et Sam tombent dans les griffes des enquêteurs, tandis que l’essentiel du butin se volatilise. L’avocat de Sam est un cador. On frôle l’abandon des charges contre son client, qui va écoper du minimum. L’avenir s’éclaircit tant soit peu pour Sam Millar, qui retrouvera une Irlande du Nord plus apaisée…

Il y a des livres autour desquels il n’est pas indispensable d’argumenter. Comme une évidence, cet ouvrage est de qualité supérieure, voilà tout. Cette histoire n’est pas de la fiction, il s’agit d’une autobiographie. Ou plutôt d’un polar-vérité, s’il faut imaginer une étiquette plus précise. Le parcours d’un type pas ordinaire, son témoignage. Digne d’un incroyable scénario à suspense, c’est vrai.

Quelquun ayant traversé de telles mésaventures aurait le droit de se prendre pour un héros. Sam Millar a assez d’humour, de dérision, et prend suffisamment de recul, pour éviter ce piège de l’autosatisfaction. Il a lutté, s’est rebellé face à l’inhumanité, pour une cause qu’il estimait juste, avant de réaliser un des plus gros braquages perpétrés aux Etats-Unis. Ce n’est pas la notion d’échec ou de réussite, ni même aucun jugement, qui importent pour lui, c’est d’avoir vécu ça. Des épreuves, des humiliations, des hasards. Rafler sept millions de dollars, et ne pas savoir quoi en faire. Pas le destin de tout le monde.

Encore faut-il être capable de transcrire avec talent ce que l’on a enduré, d’en dire le maximum sans se flatter, se glorifier. Sam Millar y parvient, car c’est un véritable écrivain. Et sans doute faut-il souligner la complicité de Patrick Raynal, son traducteur, qui transcrit les nuances de ce texte. L’un des meilleurs polars de l’année est autobiographique : il mérite le plus chaleureux Coup de cœur.