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Publié par Claude LE NOCHER

David Defendi : Les nettoyeurs (Éditions Fayard, 2013)

Espionnage, un mot qui excitait l'imagination de nos aïeux, qui faisait frémir les foules. La guerre secrète qui agita le 20e siècle, on a écrit tant de romans là-dessus, qui se sont longtemps très bien vendus. Par chance, nous avons joué le rôle des gentils Occidentaux démocrates. Et les méchants d'en face, ils étaient faciles à identifier. Les nazis, qui avaient osé contourner notre infranchissable ligne Maginot, pour nous envahir après nous avoir promis la paix aux Accords de Munich. Les communistes, non contents d'être marxistes, qui devinrent staliniens et portèrent toute la responsabilité de la guerre froide. Et puis les islamistes, auxquels les victoires des ayatollahs et la guerre contre Israël ne suffisaient pas, qui suivirent un guide fortuné à la voix pénétrante, Oussama Ben Laden. Le prestige des nations libres reste à ce jour néanmoins intact, puisque nos diplomaties s'avèrent les plus habiles, et qu'au besoin, nos frappes guerrières sont chirurgicales.

Pourtant, l'Histoire ne se lit pas selon une grille de lecture unique, universelle. Selon le regrettable donneur de leçons Henri Amouroux, pensant avoir la science infuse parce qu'il avait connu l'époque, la France compta de quarante millions de collabos. Quelques autres révisionnistes oublient les quantités de morts d'Amérique Latine et à travers le monde, pour ne calculer que les exactions causées dans les pays de l'Est, l'inverse étant rare. On peut naïvement croire qu'un conflit juste ou qu'une révolte populaire entraîne une paix solide, durable. Depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu'à nos jours, on a aussi le droit d'en douter. Certains se contentent d'applaudir la bravoure officielle, l'héroïsme qui permit à quelques-uns de rafler les meilleurs postes ou de faire de bonnes affaires. Porter un regard moins admiratif est également possible. Géométrie variable des opinions sur les mêmes faits et évènements.

Fils d'un agent du contre-espionnage, le scénariste David Defendi ne nous propose pas ici un rigoureux exposé d'historien. Il nous livre ce qu'il sait, par tradition familiale, au sujet de ces combattants de l'ombre. De ceux qui effectuèrent souvent les sales besognes, pour que soit préservée la démocratie. Pendant la guerre, des agents secrets de la France libre usèrent d'une violence aussi condamnable que leurs homologues de la rue Lauriston, la Gestapo française. Un membre du staff d'Hitler transmettait allègrement tous les projets belliqueux du Führer. En assassinant l'amiral Darlan, le coupable manipulé servit les intérêts du général de Gaulle. Même la célèbre Joséphine Baker aida à sa manière sa patrie d'adoption, bien avant que les filles de Mme Claude ne recueillent divers secrets sur l'oreiller. Des agents français facilitèrent le trafic d'opium depuis le Vietnam, en parallèle du plan Marshall. Du FLN à l'OAS, la terreur était dans les deux camps.

À part les imitateurs des Brigades Rouges, le terroriste Carlos et une poignée d'excités au nom du Coran, la France a été plutôt épargnée par ces fameuses Années de Plomb qui débutèrent dans la décennie 1970. Nos agents secrets y ont certainement contribué. À la différence des Anglo-Américains, nos services ne se fièrent pas qu'à la technologie. Ils ne négligèrent pas le renseignement de terrain, base d'une certaine efficacité. On pourra regretter que l'auteur n'évoque pas assez le SAC, police politique du gaullisme, ni le rôle de Jacques Foccart, car l'expression françafrique masque des barbouzeries d'une saloperie ignominieuse. Il s'agit bien d'une lecture propre aux Defendi père et fils, non pas d'un recensement de toutes les activités d'espionnage de 1940 à aujourd'hui. Quant au recul suffisant par rapport à ces faits, l'auteur pense l'avoir. On peut en discuter. Au moins a-t-il le mérite de ne pas se prendre pour un juge inquisiteur, et d'offrir une tonalité personnelle à ce récit.