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Publié par Claude LE NOCHER

Elena Piacentini : Le cimetière des chimères (Éd. Au-delà du Raisonnable, 2013)

Originaire de Corse, le policier Pierre-Arsène Leoni est en poste à Lille. Il habite avec sa grand-mère Mémé Angèle, qui s'occupe de Lisandra, la fille en bas-âge de l'enquêteur. Veuf, Leoni est l'amant d’Éliane Ducatel, médecin légiste qui l'épaule souvent dans son métier. Assisté de Baudouin Vanberghe, Leoni dirige une équipe efficace de la PJ lilloise. En cette journée neigeuse, ils sont appelés au cimetière de l'Est de la ville. On y enterrait Franck Bracco, ambitieux chef d'entreprise âgé de trente-cinq ans qui s'est suicidé. Le gratin de la franc-maçonnerie locale était présent. Lors de la cérémonie, Hervé Podzinsky a été abattu par un tireur. Rédacteur en chef des Échos du Nord, ce journaliste célibataire ayant “beaucoup de relations mais pas d'amis” n'avait rien d'un reporter de choc. Prudent, il n'aimait guère faire de vagues malgré quelques scandales récents secouant la métropole du Nord. Tout juste sait-on qu'il était un photographe multipliant les clichés.

Leoni se demande si les tirs visaient Podzinsky ou un des notables assistant aux obsèques. Plutôt que le franc-maçon André Kaas, la cible pouvait être Vincent Stevenaert. Fringuant sexagénaire, il est le patron d'une importante société d'immobilier et de travaux publics. L'entreprise d'informatique dirigée par le défunt Franck Bracco appartient à son groupe. Si le puissant Stevenaert n'est pas loin de divorcer à ses frais, il a des ennuis autrement sérieux avec Joost Vanbavel, “Le Flamand”. Celui-ci exige des explications sur la coûteuse embrouille qui lui a fait perdre un tas d'argent. Stevenaert n'a visiblement pas maîtrisé tous les rouages de cette affaire. Les policiers ne souhaitent pas tourmenter davantage la mère de Franck Bracco, choquée par la mort de son fils. Celle-ci est quelque peu soutenue par Florence, avocate qui était la compagne de Bracco. Qu'un vieux fusil militaire ait été utilisé par le tireur, ça n'offre pas de piste vraiment intéressante.

Franck Bracco “s'est immolé par le feu, probablement après avoir absorbé l'alcool et les médicaments retrouvés dans son véhicule”. Un suicide étonnant, selon Leoni. Il parvient à convaincre la procureure, obtenant une exhumation et une autopsie qui sera réalisée par Éliane Ducatel. Si la magistrate est quasiment aveugle, elle reste opiniâtre et sait flairer les dossiers cruciaux. Elle est contactée par la capitaine Maria Galeano de l'OCRGDF, Office central de la répression de la grande délinquance financière. Le dossier détaillé qu'on a fait parvenir à ce service concerne une énorme fraude touchant des entreprises lilloises. Pour prouver ces faits, Maria Galeano pourra compter sur la procureure et sur l'équipe de Leoni. Les policiers voudraient également joindre Paul Vasseur, collaborateur et meilleur ami de Franck Bracco. S'il est introuvable, la disparition de l'avocate Florence s'avère encore plus inquiétante. Leoni s'interroge aussi sur Olivier Duquesne, solitaire gardien du cimetière qui n'a que peu d'estime pour l'espèce humaine, préférant les chats...

 

Voici la cinquième aventure du commandant Leoni, personnage créé par l'auteure depuis 2008. On ne peut nier qu'il s'agisse d'un roman d'enquête. Pourtant, le contexte exprime tout autant une véritable noirceur. D'une part, un vaste scandale financier couve derrière l'affaire purement criminelle. Du côté de Lille comme ailleurs, on trouve maints affairistes dénués de scrupules, imaginatifs quand ils montent des combinaisons fructueuses. Et puis, il faudrait aussi évoquer Nathalie et Milutka, deux amies intimes depuis leur adolescence, vingt ans plus tôt. Un couple féminin ayant traversé de douloureuses vicissitudes, qui a son mot à dire dans cette histoire. D'autres encore ont ici des secrets à cacher.

Légitimement fière de ses origines, Elena Piacentini nous gratifie de quelques expressions corses en version originale. Quant à son héros taciturne, elle nous rappelle (sans lourdeur) qu'il a traversé de précédentes épreuves. Heureusement qu'il est aidé par sa grand-mère, la délicieuse Mémé Angèle. On note certains clins d'œil souriants, mais la tonalité du récit reste plutôt énigmatique et sombre, comme il se doit. Construction impeccable de l'intrigue, faits relatés sur un tempo souple, pistes nuancées, écriture subtile et précise, ce roman possède d'excellents atouts. Il n'est pas trop tard pour découvrir l'univers de Leoni, et le talent d'Elena Piacentini.