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Publié par Claude LE NOCHER

Janis Otsiemi : African tabloïd (Éd.Jigal, 2013)

À Libreville, capitale du Gabon, certaines enquêtes sont confiées à la P.J., et d'autres à la Gendarmerie. Les policiers Pierre Koumba et Jacques Owoula sont les principaux limiers de la P.J., sous les ordres du colonel Lambert Essono. On les charge par exemple de mettre la main sur les escrocs ayant dérobé le chéquier d'un ex-ministre, pompant tout le fric qu'ils peuvent. Ou d'une affaire de vidéos diffusées sur Internet, montrant deux mineures, qui se sont suicidées ensuite. Ou encore d'un accident de voiture ayant causé la mort d'une femme et de son bébé. Dans ce dernier cas, Owoula mène une enquête énergique, afin de repérer l'automobile incriminée. Pour les vidéos du web, plus difficile de glaner une piste, le coupable jouant probablement avec les IP. Quant aux escrocs de l'ancien ministre, la plus grande banque de la ville est alertée, et signalera quand se présentera un chèque.

Du côté des gendarmes, on s'occupe généralement de crimes sensibles, politiques ou qui peuvent concerner la sécurité du pays. C'est à Louis Boukinda et Hervé Envame que leur supérieur et le Procureur de la République, proches de la famille présidentielle, confient les cas délicats. Le meurtre du journaliste Roger Missang, retrouvé sur la plage non loin des bâtiments gouvernementaux, est assurément à traiter avec précaution. Abattu par balle, après avoir été ligoté, torturé et mutilé, le journaliste d'investigation publiait des articles polémiques. Si la presse est libre au Gabon, il y a des sujets sur lesquels il est préférable de ne pas fouiner. Même la franc-maçonnerie, thème qu'il comptait bientôt aborder, reste de ceux qu'on n'étale guère. Toutefois, si on a déposé le cadavre si près de la Présidence, il peut aussi bien s'agir d'un complot, sachant que les élections sont dans un an.

Détail essentiel, Roger Missang a été exécuté avec une arme de pro. La même qui servit à tuer Pavel Kurka, chef de la sécurité du ministre de la Défense. Ce qui signifie que le crime peut cibler politiquement Baby Zeus, successeur possible à la tête du pouvoir. La presse internationale et locale commence à exiger des réponses sur la mort de leur collègue. Côté flics, Koumba et Owoula ont réussi à attraper un des escrocs au chéquier. Ce n'est qu'un lampiste au service d'un énigmatique Docteur. Si ce dernier a fui son QG, en traînant dans certains quartiers, c'est une piste que les policiers pourront suivre. Concernant les vidéos pédophiles, ils avancent lentement, jusqu'à ce qu'une femme leur indique le nom d'un suspect. C'est au Port-Môle qu'on va le retrouver. Quant au meurtre de Roger Missang, les enquêteurs de la gendarmerie ne négligent aucune hypothèse...

 

Le Gabon ayant été un des pivots de la Françafrique, c'est un pays que nous pensons un peu connaître, fut-ce superficiellement. La dynastie Bongo, le pétrole et autres matières premières, l'Afrique équatoriale et sa forêt luxuriante, tout ça n'est pas faux. Mais il est sans doute plus judicieux de laisser un Gabonais évoquer son pays, et présenter sa vaste métropole, Libreville. Batékés, Fangs, et un grand nombre d'ethnies y cohabitant, c'est un subtil jeu (non sans connotations politiques) que de préserver l'unité nationale dans cette ville et sur tout le territoire. Les arcanes du pouvoir y sont aussi obscurs qu'ailleurs. Quant au peuple, il n'ignore pas la corruption qui gangrène ses élites, car le produit des richesses du Gabon aboutit forcément au sommet du pays. Outre qu'il s'agit d'un très bon polar, Janis Otsiemi se montre brillant pour suggérer le contexte sociopolitique gabonais.

Deux équipes d'enquêteurs ne sont pas de trop pour résoudre les cas criminels en cours. Là-bas comme en France existe la classique rivalité des services : “L'affaire avait sûrement fait sourire les bangandos (voyous). Si les flics et les gendarmes se bastonnaient pour des broutilles au lieu de leur courir après, ça ne pouvait être qu'une bonne chose pour eux.” Tout en suivant ces affaires sensibles, on n'oublie pas de nous parler de la population. Par exemple, avec le portrait de Maryline, petite amie du gendarme Boukinda, par ailleurs marié. Et si toute l'Afrique est coutumière des trafics, ils n'en restent pas moins illégaux. Bien qu'utilisant des termes typiques, l'auteur ne force pas la dose. Ce qui nous permet de vérifier que Janis Otsiemi, dont le talent est certain, maîtrise toujours mieux ses intrigues. Quatrième titre publié aux Éditions Jigal d'un auteur africain à ne pas manquer.