Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Claude LE NOCHER

Lauren Beukes : Les lumineuses (Presses de la Cité, 2013)

Chicago, novembre 1931. Auteur d'une altercation mortelle, Harper Curtis prend la fuite. Il est pourchassé dans Grant Park, où se sont réfugiés les miséreux, victimes de la Grande Dépression. Frôlant le lynchage, il est seulement blessé au pied. Harper réussit à se faire soigner au Mercy Hospital. À sa sortie, il est comme guidé vers un quartier très pauvre de la ville. Une maison, dont il a dérobé la clé à une victime, semble l'attendre. Le cadavre fraîchement assassiné d'un certain Bartek, peut-être le propriétaire du lieu, gît dans cette maison. Harper y trouve aussi une valise pleine de dollars en gros billets, un vrai pactole. Il découvre là une chambre étrange, tel un mausolée dédié à la mort de plusieurs femmes. Face à ces noms féminins qu'il a tracés, aux objets hétéroclites qu'il doit laisser près des corps, une pulsion habite le violent Harper. C'est la Maison qui lui réclame de les tuer.

S'attaquer à La Luciole, danseuse de cabaret, lui laisse quelques séquelles physiques supplémentaires. Toutefois, les victimes à venir ne vivent pas uniquement à son époque. Grâce à la Maison, il voyage à volonté dans le temps. Quand il ouvre la porte, c'est sur l'année qu'il a choisi entre 1929 et 1993. Ce qui lui permet d'approcher d'abord ces filles, plus ou moins longtemps avant le moment où il a décidé de les assassiner. C'est le cas de l'étudiante en sociologie Jin-Sook, repérée dès 1988, cinq ans avant de la tuer. Ou de Zora, jeune Noire croisée dès 1932, qu'il ne supprimera qu'en 1943, alors veuve et mère de famille. Et de l'ambitieuse étudiante Julia Madrigal, supprimée en 1984. Ou de Willie Rose, employée d'un cabinet d'architecture, proche des idées sociales, en 1954. Et d'une Catherine, d'une Margo, de toutes celles dont la Maison exige le sang.

Arrêter ce jeu sinistre, Harper y songe parfois, brièvement. “Il pourrait quitter la Maison et ne jamais revenir. Prendre tout l'argent et fuir. S'établir avec une gentille fille. Renoncer aux meurtres, aux sensations qui l'envahissent quand il tourne la lame du couteau, que les entrailles chaudes de sa victime se répandent et qu'il voit mourir la flamme dans ses yeux.” Fasciné par ses meurtriers voyages, magnétisé par les objets qu'il dépose près des cadavres, Harper continue jusqu'à ce que son hypothétique liste soit close.

Née en août 1968, Kirby Mazrachi est élevée seule par sa mère Rachel. Se pensant artiste, un peu droguée, Rachel a trop souvent l'esprit absent pour s'avérer maternelle. C'est sans doute ce qui accélère la maturité de Kirby. Dès 1974, Harper va venir à la rencontre de cette victime désignée, mais il est bien trop tôt pour la tuer. Ce n'est que le 23 mars 1989 qu'il va la poignarder, lors d'une promenade avec son chien. Gravement blessée, sa force de caractère aide Kirby à survivre. Moralement, elle s'en remet mal, d'autant que son agresseur a disparu presque sans laisser de traces. Le seul indice est un vieux briquet, un objet pour collectionneurs. Toujours hors sujet, Rachel ne peut rien pour sa fille. Kirby se fait engager comme stagiaire dans un journal de Chicago. Si Dan Velasquez s'occupe de la rubrique sports aujourd'hui, il fut journaliste d'investigation sur des cas criminels. Gagner la complicité de Dan, afin qu'ils retrouvent ensemble son agresseur, tel est le but de Kirby. Un dangereux parcours attend la jeune femme, jusqu'à localiser Harper Curtis...

 

Voilà assurément le plus surprenant suspense de l'année, ainsi qu'un des plus intelligents. Ce pourrait être l'histoire d'un tueur en série peu différent de la moyenne. Mais les raisons de sa violence obsessionnelle sont moins ordinaires. Et la manière dont il commet ses meurtres est carrément étonnante. Tels beaucoup de serial killers, Harper est itinérant. Ce n'est pas géographiquement qu'il voyage, c'est dans le temps. L'auteure utilise ce postulat issu de la littérature Fantastique, certes. On ne quitte pourtant pas le domaine du polar, car c'est bien le crime qui reste le moteur de ce roman. Traquer un assassin aussi spécial, ça suppose déjà une multitude de situations complexes pour la jeune Kirby.

Pour originale qu'elle soit, l'idée initiale ne suffirait peut-être pas à convaincre. L'auteure va nettement plus loin. Dans la construction extrêmement habile du récit, dont Harper et Kirby constituent les deux lignes principales. Surtout, c'est un vrai portrait de l'Amérique qui est ici dessiné, à travers l'évolution de Chicago. La terrible crise économique de 1929, les chantiers qui transfigurèrent cette ville au fil des décennies, la place des Noirs et la dure vie de toute la population modeste, l'ombre du maccarthysme planant même sur les moins militants, et divers autres aspects sociologiques sont abordés en toile de fond. Sans ces subtiles précisions qui ne nuisent nullement au tempo du roman, l'intrigue manquerait de véracité. Digne d'un Stephen King au mieux de sa forme, un “suspense riche”, un polar supérieur, magnifiquement maîtrisé.