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Publié par Claude LE NOCHER

Leonardo Oyola : Chamamé (Éd.Points, 2013)

En Argentine, dans la région côtière de Corrientes. Manuel Ovejero, que l'on surnomme Perro, est aujourd'hui âgé d'un trentaine d'années. Il avait onze ans quand, en défendant son petit frère, il comprit que rien ne remplaçait l'usage de la force. Plus tard, il intégra une bande de malfaiteurs, en tant que chauffeur. “Depuis que je suis gosse, il n'y a que deux choses qui m'ont permis de sortir du lot : conduire et danser sur du rock. Ça se voyait que j'étais né pour ça. Les bonnes bagnoles, c'est comme n'importe quelle femme digne de ce nom, il faut savoir les conduire.”

Ovejero baigne dans le rock, tendance hard, qui accompagne la plupart des moments de sa vie. Les femmes, c'est pour le sexe, pas le moindre sentiment. Il n'y a qu'avec Julia que ce fut différent. C'était une gamine de treize ans, quand ils se rencontrèrent dans un bar. Il en avait vingt-quatre, préférait éviter le détournement de mineure. Petit jeu du chat et de la souris, entre elle et lui. Toutefois, Julia n'était pas une allumeuse sans cervelle.

À la suite d'un casse, Ovejero a fait six ans de prison. Sans jamais dénoncer la bande qui l'employait, on lui en sera reconnaissant à sa sortie. Pendant sa détention, Julia et lui échangèrent des courriers, nouant une forte relation qui aidait le prisonnier à tenir le coup. Quand il fut libéré, Ovejero rejoignit Julia, qui tenait une ferme avec son père tout en étudiant. Admis comme son petit ami officiel, il avait d'autres activités, moins conformistes. C'est en taule que tout s'était joué. Avec sa bande de Paraguayens, le Pombero Vega entendait imposer sa loi à tous derrière les murs de la prison. Seul, Ovejero résistait déjà bien. Avec la complicité de Noé Carabajal, ce fut l'épreuve de force contre Vega et ses amis. Le Pasteur Noé, un illuminé, un prêcheur plus délirant que la moyenne, adepte de la violence s'il le fallait. Quand ils sortirent de prison, Ovejero et lui n'ignoraient pas la menace que le Pombero Vega continuait à faire peser sur eux.

Dans le Dodge Polara jaune du Pasteur Noé, ils devinrent des bandits itinérants, des pirates de la route, improvisant une série de coups fructueux. Le dernier en date, c'est l'enlèvement d'Andrea, la fille du riche Madariaga. L'essentiel, c'est de mettre la pression afin que le père verse rapidement la rançon. Il paie donc, et le duo n'a plus qu'à filer en relâchant bientôt la fille (et son employée). Ça, c'était le plan, mais le Pasteur Noé décide de doubler son comparse. Ovejero est en état d'arrestation, au commissariat de Lapacho.

Noé le tire de ce mauvais pas, avant de disparaître. Il a simplement pris l'autocar en direction de la triple frontière. Sauf que ses délires vont entraîner un accident, virant tant soit peu au carnage. Ovejero est retourné chez Julia. À la ferme, il va récupérer sa Chevy, car il lui faut un tel bolide pour traquer Noé. Quand il part, après avoir découvert que sa Julia avait un enfant en bas-âge, ça ressemble beaucoup à un adieu : “Saposimenendivé”, dit-elle en langue guarani. La chasse est lancée, la vengeance est en chemin. Pour Ovejero, les obstacles ne vont pas manquer...

 

Un noir polar qui ne réserve que de bonnes surprises au lecteur. Terriblement excitante, cette galerie d'excités. Bourrée d'adrénaline, c'est une histoire qui se shoote au rock'n'roll. Des repris de justice réglant leurs comptes, le sujet n'a pourtant rien de neuf. Dans la pègre, la trahison est une “valeur” universelle. Qu'ils se poursuivent à travers le décor argentin, américain ou français, du pareil au même. C'est donc par son écriture, sa tonalité et son tempo, que ce roman trouve toute sa saveur. Loin d'être tranquillement linéaire, la narration s'avère volontairement décousue, éclatée, effrénée, décoiffante.

Par exemple, on ne peut pas dire que ce soient des flash-backs qui nous relatent le parcours passé du héros, c'est plutôt dans la continuité du récit. Même la part amoureuse de sa vie ne calme guère la nervosité fiévreuse du style. La notion de “hors-la-loi” n'est pas ici un vague qualificatif, on est vraiment au milieu de truands violents qui ne font de cadeau à personne. Ce qui est illustré, entre autres, par le sort de Chapu, ami de Perro et de Noé en prison. Noirceur et cynisme donc, mais également un certain humour. Notamment grâce à des références aux séries-télé américaines des années 1970-80, en particulier à “Shérif, fais-moi peur” (147 épisodes d'une sacrée ringardise, mais un succès mondial). Quant aux extraits de chansons cités, ils apparaissent indissociables du texte, en effet. Un roman décalé et explosif, qui fut récompensé en 2008 par le Prix Dashiell Hammett, de la Semana Negra de Gijon (Asturies, Espagne).