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Publié par Claude LE NOCHER

Michel Embareck : Avis d'obsèques (Éd.L'Archipel, 2013)

Entre fleuve et océan, à proximité de la campagne viticole, Saproville-sur-Mer est une ville portuaire d'importance. S'y trouve le siège de France-Océan, un des principaux quotidiens régionaux français. C'est un des grands journaux issus de la Libération, détenu depuis par la famille Kerbrian du Roscoät, dont l'aïeul René fut un grand nom de la Résistance. Pour la population des régions concernées, toute l'information se résume à ce qui paraît dans ce journal. Après René, ce fut Luc Kerbrian du Roscoät qui dirigea le quotidien, avant d'en céder les rênes à son fils Fabrice. Ces dernières années, ce dernier modernisa ce média, y ajoutant une édition dominicale, créant une télévision, misant sur l'info en numérique. Des progrès indispensables, même si Luc n'approuvait guère, et si de vieux routiers du faits-divers tel que le reporter Franck Schirmeck quittèrent la rédaction.

Fabrice Kerbrian du Roscoät a été assassiné. Pas question de faire des vagues autour de la respectée famille. D'ailleurs Luc, qui a repris la direction de France-Océan, y veillera. Et si la situation financière est défavorable, il saura y remédier. À la PJ, le commissaire Yann Le Trividic et son équipe mènent une enquête prudente. Néanmoins, son adjoint Lesieur a de la mémoire : Carvalho, l'actuel DRH du journal, possède un passé trouble. Coupable, peut-être pas, mais il détient sûrement d'utiles éléments. José Barteau, comptable dans une entreprise nautique, a été abattu à son tour. Le lien direct n'est pas flagrant, même s'il pouvait exister des griefs entre Fabrice et lui. Connaissant bien les dessous de son ancien journal, Schirmeck renseigne tant soit peu la police. Bientôt, le directeur de la rédaction va faire figure de suspect numéro 1. Où serait-il davantage en sécurité qu'en prison ?

Victor Boudreaux a cessé ses activités de détective privé. Entre sa compagne Jeanne, une passionnée de classiques du cinéma, et son ami de la DCRI Edgar Ouveure, il récupère après un AVC. Il lui tarde de retourner à La Nouvelle-Orléans, sa ville de cœur, où habite sa nièce Joliette. Des émissaires d'une puissante agence d'investigation affirment que la jeune femme serait impliquée dans un trafic d'objets religieux. Ennuyeux, car les colis sont envoyés de Saproville jusqu'en Louisiane, sous le nom de Victor Boudreaux. Il est temps pour lui de s'armer d'un Glock et de disposer de renforts, la famille manouche Estefan. Secouer un petit truand, puis un brocanteur véreux, l'aidera à s'orienter vers la bonne piste. Pendant ce temps, la juge Sophie Lazaro-Borgès file le parfait amour avec le flic Hoareau, beau Réunionnais. Et, après un troisième meurtre dissemblable, la PJ tente de cerner la vérité dans cette complexe affaire...

 

Ce modeste survol de l'intrigue ne risque pas de dévoiler l'essentiel de ce polar, ni d'en dénaturer la lecture. Car c'est grâce à la narration enjouée de l'auteur que l'histoire trouve sa tonalité. Certes, on pourrait qualifier ce roman de comédie à suspense. Les portraits des protagonistes sont riches d'une ironie savoureuse, et les dialogues ciselés avec humour. On aime clins d'œil (Edgar Ouveure, par exemple) et anecdotes (telle la petite combine dans un salon du livre), autant que les références à des films d'anthologie chers à Jeanne. Le patronyme du faits-diversier n'est probablement pas innocent non plus. On apprend aussi que pour apprivoiser les manouches, il faut apprécier le ragoût de hérisson.

L'ex-baroudeur Victor Boudreaux nous invite, via ses souvenirs nostalgiques, à une visite perso de La Nouvelle-Orléans. Le récit est émaillé de réflexions, comme “Les Américains, peuplade totalement paranoïaque par ignorance et mépris de l'étranger, appréhendent la guerre sous forme de tourisme inversé. Une occasion non pas de voir du pays, mais d'importer le leur en terrain conquis.” Les sourires se complètent par des scènes moins drolatiques, et n'ont jamais empêché d'esquisser des thèmes sérieux. Entre autres ici, la rentabilité artificielle de la presse française. Si la publicité les aide à vivre, au nom de la pluralité médiatique, les journaux sont sous perfusion financière afin de ne pas sombrer dans un coma profond. Quelques sujets sombres sont également abordés. Mis en valeur par l'écriture stylée de Michel Embareck, un suspense impeccable.