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Publié par Claude LE NOCHER

Raphaëlle Thonont : L'art des liens (Écorce Éditions, 2013)

Léopold Harossian est un artiste peintre d'origine slave. S'il expose plutôt à Berlin et dans d'autres villes, il habite et travaille à Paris. Léo élève seul sa fille Anouk, sept ans. C'est peu après la naissance de leur fille que son épouse Sofia a disparu. Écrivain, elle a choisi de s'éclipser de leur vie, n'emportant que son ordinateur portable. Départ volontaire, qui explique que l'enquête fut bâclée. Depuis, Léo ne désespère pas de retrouver Sofia. Son ami sexagénaire Stephen, ancien policier, l'aide à explorer certaines hypothèses. Parmi ses relations, des artistes comme Udo Gantz ne l'ont guère aidés dans sa quête. Léo réalise qu'il n'a pas tort de s'en méfier, car Sofia et Udo furent plus intimes qu'il l'imaginait. Sans doute Léo ne s'est-il que trop peu intéressé aux fantasmes de son épouse, à l'époque.

Sofia appartenait à un cercle d'amis adeptes du shibari. Technique ancestrale de ligotage, d'abord réservée aux tortionnaires, c'est devenu une pratique érotique dans l'art de nouer des liens autour d'un corps de femme. Un jeu se pratiquant avec le consentement de la victime, n'ayant rien à voir avec la perversion du bondage. Dans la ligne du grand maître Oniro, on vise l'esthétisme à la japonaise. Du moins en théorie, car l'ex-flic Stephen se souvient d'une affaire ayant entraîné une plainte. Des séances étaient organisée au sein d'un club très privé par un couple, Gabriel et Adèle. Depuis, ils se sont faits discrets dans ce domaine. Léo connaît la galeriste Adèle, chez laquelle il a acquis un tableau. Une toile qu'elle tient à récupérer, car elle servit de modèle encordée pour l'œuvre.

À Montreux, dans le canton de Vaud, un môme et son copain s'interrogent sur cette dame logeant au principal hôtel local, qui a demandé de l'aide via un message. Ils téléphonent finalement au numéro indiqué. Stephen identifie la provenance de l'appel. Léo et Anouk partent pour la Suisse. Ils ne tardent pas à repérer les deux gamins, mais le premier contact est raté. Rusant davantage, Léo réussit non sans mal à obtenir quelques infos sur la dame au message. C'est assurément Sofia. Entre-temps, en particulier grâce à son agent Calliste, Léo a fréquenté divers milieux pouvant l'aider à approcher le cercle secret des passionnés de shibari. Selon Udo, l'artiste cérébrale qu'est Sofia cherchait à vivre une expérience apaisante. Concepts et pratiques qui échappent toujours à Léo.

Adèle la galeriste, Éléonore l'éditrice, Agnès la ghost writer disparue, et d'autres voies ne l'ont mené nulle part, à ce jour. Cette fois, quels que soient les risques, Léo confie à son ami policier retraité : “Voilà presque sept ans que je cherche, Stephen. J'ai eu tout le temps de me prendre des portes et de perdre des points. J'ai pas fait flic, en option à la fac, alors je crois en ma main. Et là, crois-moi, j'ai le bon jeu”...

 

Il s'agit d'un premier roman ambitieux, comme on doit s'y attendre d'un livre publié chez Écorce Éditions. L'un des buts consiste à nous faire pénétrer dans l'univers très fermé des artistes possédant quelque notoriété. Se côtoyer ponctuellement, voire même s'apprécier, n'implique pas une totale franchise. L'ambiance mondaine entre artistes, collectionneurs, galeristes, apparaît ici plutôt crédible. Probablement parce que les tensions ressenties par Léo, le héros, ne lui permettent guère d'avancer frontalement dans ces milieux feutrés. Le maître-mot, c'est l'esthétisme. Il peut masquer des vérités moins reluisantes.

Le shibari, art des liens, veut se démarquer du banal fétichisme, du vulgaire bondage. On y inclut une spiritualité orientale, qui sublimerait le “geste” de l'encordage strict du corps nu. Toutefois, on reste dans la soumission acceptée, où la confiance est primordiale. État d'esprit assez difficile à comprendre si, comme l'essentiel d'entre nous, on ne partage pas ces goûts. Jusqu'où le jeu peut-il aller trop loin, et pour quelles conséquences ? Telles sont les questions subliminales que l'on peut se poser.

Ce roman ne fait en aucun cas l'éloge de ces pratiques, de dérapages plus malsains que raffinés. Sur la construction de l'histoire, on notera des changements de rythme narratif. Ils peuvent dérouter, mais distinguent l'étape finale de l'intrigue. Un suspense riche en singularités, c'est forcément un livre à découvrir.