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Publié par Claude LE NOCHER

Serguei Dounovetz : Tue-Chien (Alter books, 2013)

Villefranche-de-Conflent, village médiéval des Pyrénées-Orientales aux maisons en marbre rose, cerné d'une enceinte fortifié. À une cinquante de kilomètres de Perpignan, on est en pays catalan, en Cerdagne. Dans un restaurant local, un braquage pour cinquante Euros a causé la mort de trois personnes, des hommes plutôt âgés. Le coupable a pris en otage la serveuse, Roxane. Elle est native des environs, cette fille aux cheveux rouges aux airs de punkette, ou de sauvageonne. Ils ont rejoint la 4L de la serveuse, avant de disparaître. Un large dispositif de gendarmerie s'est mis en place. On peut imaginer que le fuyard tentera de franchir la frontière espagnole. Le capitaine Rospovitch et le gendarme petit Maurice, un as du volant, se sont lancés aux trousses du voleur et de l'otage. Ils ont des raisons de penser que Roxane est davantage complice que victime. Pour Rospovitch, il semble que ce soit plus une affaire personnelle qu'une mission officielle.

Le Train Jaune, aux couleurs catalanes sang et or, est un symbole de la région depuis près de cent ans. De Villefranche-de-Conflent à Latour-de-Carol, sur 62.5 kilomètres, c'est un train électrique sur voie métrique, un troisième rail assurant l'alimentation en 850 volts. Il s'agit de la ligne ferroviaire la plus haute de France, la gare de Bolquère-Eyne culminant à 1592 mètres d'altitude. Tracé sinueux entre montagne et vallées au pied des massifs du Canigou, du Cambre d'Aze, du Carlit et du Puigmal, pentes atteignant 6%, ouvrages d'art (ponts) sur le parcours, le trajet s'effectue obligatoirement à vitesse lente. On passe par Font-Romeu, aujourd'hui site d'entraînement pour sportifs, qui connut son pic de notoriété au temps glorieux du Grand Hôtel. Aussi appelé Canari, le Train Jaune est un tortillard qui attire l'œil et les vacanciers. Pour Roxane, c'est probablement son unique amour, sa vie étant physiquement liée à ce train. Pour le braqueur, c'est le meilleur moyen de fuir.

La maréchaussée a vite compris que le couple allait emprunter le Train Jaune. Une cible bien visible pour les hélicos. Il sera facile au capitaine Rospovitch et au gendarme petit Maurice de rattraper le lent convoi. En tant que guide d'occasion, Roxanne connaît tous les aspects du voyage vers l'Espagne. Elle surnomme son “kidnappeur” Tue-Chien. Tel est le nom que les anciens donnaient à ce train de cirque, Mata-Gossos en catalan. Elle possède ses propres raisons de l'aider. Tue-Chien avait aussi les siennes quand il commit ce triple meurtre à Villefranche-de-Conflent. En face, ce n'est pas seulement la jalousie qui anime Rospovitch. Quant à petit Maurice, ses fantasmes sur Roxane sont une bonne raison de la poursuivre. Après une nuit de répit à Font-Romeu, où le couple devient intime, il leur faut essayer de rejoindre Latour-de-Carol. Mais ce serait oublier que le Train Jaune fait l'aller-retour vers la vallée de la Têt et Villefranche...

 

Le polar et le train sont intimement mêlés, depuis toujours. Pas seulement parce que c'est dans les gares que furent diffusés les romans populaires. Surtout, un train est un endroit clos en mouvement. Si les évènements se produisent donc à l'intérieur, la vie ne s'arrête jamais à l'extérieur. Le train avance, progressant comme l'intrigue à suspense, jusqu'à ce dénouement qu'en terme ferroviaire on nomme terminus. Pas la peine de théoriser sur la question, d'autant moins s'agissant d'un auteur tel que Serguei Dounovetz.

Il connaît son sujet. Enfant du rock et de la marginalité, il sait que beauté et noirceur se confondent, que la réussite est plus rare que l'échec. Et qu'il est utopique de croire en un harmonieux équilibre dans la réalité. Par exemple, il nous présente ici un type sorti de nulle part et une jeune femme fière de son identité locale. Ces deux-là ne peuvent former un couple, leurs destins sont trop éloignés. Au hasard d'un aiguillage, les rails de leurs vies peuvent se croiser, oui. Rencontre fatalement intense, puisqu'on les pourchasse.

L'être humain est parvenu à créer une ligne de chemin de fer, qui fait toujours partie du réseau français, dans ce décor entre vallées et montagnes. Résistant à la normalisation, on y a maintenu un atypique train aux couleurs de la Cerdagne. À une époque où les passagers des TGV ne regardent plus les paysages, voilà une initiative qui ne pouvait que séduire l'auteur et son préfacier, Jean-Bernard Pouy. Authenticité d'un train et de son environnement, qui offre également de la crédibilité à ce noir récit. Voilà la preuve qu'on trouve encore des trains et des polars moins formatés.