Dans quelques proches décennies, la France est devenue un état sans moyens. La privatisation générale a entraîné la misère pour les plus fragiles, la
déscolarisation massive d’enfants, la fin des services publics, la maladie pour les populations qui n’ont pas accès aux soins. La mégalopole parisienne est largement sous la coupe des
narco-gangs, qui diffusent une drogue, la D23 et sa version idéale The Perfect One. C’est ainsi que se sont enrichis Flying Bus et sa bande, les Piranhas. Ils imposent une sorte d’ordre social
qui ne fait que rendre plus dépendants les junkies. Dans Paris, il reste toutefois des secteurs sécurisés, zones d’affaires ou îlots d’immeubles protégés. Ces lieux sont uniquement destinés aux
dirigeants ou aux employés exemplaires, qui dépendent pour l’essentiel de la société Ijing Ltd.
Si le financier Li Wang en est le grand patron, c’est Ted Muller-Smith qui se charge d’administrer les intérêts du groupe en France. Sa grande idée, c’est de créer des villes entièrement sécurisées. Ça s’adresse aux plus riches, cooptés par leurs milieux. À quelques dizaines de minutes de Paris, la ville de Serenitas en est le plus bel exemple. Le narcotrafiquant Flying Bus a les moyens d’y habiter. La Ijing Ltd laisse les autorités françaises se débrouiller avec une insécurité impossible à juguler. Argument imparable pour continuer à bâtir ce genre de villes artificielles. Les projets de Ted Muller-Smith vont nettement plus loin, en réalité. Puisque le problème de la dette de la France n’est toujours pas réglé, il fait pression sur le gouvernement pour parvenir à son but secret.
Le National est le principal journal français, appartenant à la Ijing Ltd. Âgé de 39 ans, père du petit Max, Fjord Keeling y est journaliste. Comme son ex-épouse, Nina Bronce. Si celle-ci est très obéissante envers les directives, Fjord est rebelle à tous les ordres. Soutenu par son supérieur Kessler, il reste un reporter efficace. Témoin d’un attentat nocturne à Pigalle, Fjord filme le désastre. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un règlement de comptes entre trafiquants. Version accréditée par l’État, qui envoie l’armée faire de la répression dans les quartiers sensibles. Ce qui favorise aussi les intérêts sécuritaires de la Ijing et de Ted Muller-Smith.
Ayant rencontré Flying Bus, qui nie être concerné par l’attentat, Fjord soupçonne plutôt des groupuscules d’opposants. Ceux qui se sont baptisés Clovis95 ont un discours radical. Peut-être sont-ils capables de se procurer du Semtex, explosif utilisé pour l’attentat. Le vieux flic Dalbert, ami de la famille de Fjord, le prévient que des inconnus ont consulté son dossier personnel. Sans doute le journaliste a-t-il la réputation d’être instable, mais c’est un danger plus grand qui le guette. À trop chercher qui manipule la situation, il risque de devenir un parfait bouc-émissaire concernant les troubles en cours. Ayant désigné un nouveau n°2, Dovis, aussi perfide que lui, Ted Muller-Smith fait progresser à grand pas ses projets…
Philippe Nicholson nous avait convaincu en 2009 avec “Krach Party”, où l’univers des spéculateurs internationaux servait de contexte. Cette fois, il va encore plus loin grâce à ce copieux polar futuriste. À vrai dire, le “futur” évoqué semble déjà en action, puisque l’État s’est désengagé au profits des Délégations de Service Public, DSP souvent confiées à des sociétés ne visant que le profit. Si des groupes financiers aussi puissants que la Ijing Ltd mettaient la main sur la France, que resterait-il de nous ? Droit à la santé, à la Justice et autres vieux acquis sociaux, définitivement enterrés ainsi que le souhaitent certains. Aujourd’hui relatives, les libertés individuelles ne seraient plus qu’une illusion. Et les mômes analphabètes rejoindraient les maraudeurs qui survivraient dans nos villes, n’ayant d’autre choix que de se faire dealers. Qu’on se rassure, car les “bons petits soldats de l’ultralibéralisme” auront accès aux villes privées et sécurisées. Si elles existent déjà, encore discrètes sous forme de simples quartiers, on les imagine bientôt hors des lois françaises. L’avenir n’est pas si loin, il est inquiétant.
Pourquoi tant souligner ce contexte ? Parce que ce monde invivable qu’on nous prépare, c’est celui où évolue Fjord Keeling. Se rebeller, se battre tel David contre Goliath, c’est voué à l’échec pour lui et les siens. Pourtant, essayer de comprendre est la mission qu’il s’impose, dans ce roman d’aventure. Agitée ou mouvementée serait de faibles mots pour qualifier cette intrigue fort tumultueuse. Précisons que nous, lecteurs, avons un peu plus de détails que Fjord sur les fameux projets. Il faut noter que l’auteur maîtrise admirablement cette histoire aux développements sinueux. Et la psychologie des personnages (en particulier Ted Muller-Smih et son camp) est véritablement crédible. Un suspense de belle qualité, qui fait frémir si on le considère comme prémonitoire.
Bologne, capitale de la région d’Émilie-Romagne, grosse agglomération du Nord-Est de l’Italie. Fille d’un ex-adjudant de gendarmerie, Giorgia Cantini est détective
privé dans cette ville. Quadragénaire célibataire ne croyant guère en l’amour, elle vivote de ce métier peu passionnant. Parfois, du sexe hygiénique, mais aucune liaison amoureuse durable. Elle
entretient une relation amicale avec le policier Luca Bruni, marié, et fréquente une poignée d’amis. Son père insiste pour qu’elle prenne une assistante, Genzianella Serafini, une étudiante âgée
de vingt-six ans qui se cherche un but dans la vie. Peut-être sera-t-elle finalement, malgré son impossible prénom, un atout utile dans l’affaire en cours.
C’est une petite station balnéaire du Bassin d’Arcachon, au début des années 2000. L’agent immobilier Henri-Louis Maigret s’occupe des locations de la Rue
des Mouettes. Indépendant, il avoue :
La réputation de Tim Willocks se confirme en France depuis quelques années. Il s’est fait connaître avec des livres tels Bad City Blues et Les Rois
écarlates, en poche chez Points. Son roman Green River Rising (1995) a d’abord été traduit en français sous le titre L'odeur de la haine (Pocket, 1998), puis Green River
(Sonatine, 2010). Ses romans Swept from the Sea(1997) et Amy Foster(1998) ne sont pas encore traduits en français. Par contre, le premier volet de sa trilogie Mattias Tannhauser,
La Religion, connaît actuellement un réel succès. Il sera suivi de Twelve Children of Paris, pas encore traduit. En littérature jeunesse, son roman Doglandsvient d’être
publié en 2012 aux éditions Syros. Ainsi qu’un petit livre en version bilingue La cavale de Billy Micklehurst, aux éditions Allia.
C’est à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, que Romain Martonne a établi son laboratoire
pharmaceutique indépendant, Martocosme. Certes, il n’a pas le poids de grands groupes, tels Ellsner International ou Corpen-Gilda basés à Berlin. Mais il exploite déjà des médicaments très
rentables, et prépare une molécule contre le cancer du poumon, le Néfédron. Malgré la fidélité de son adjoint Dauphin, Romain Martonne est confronté à un manque de finances pour continuer. À sa
banque, qui vient curieusement d’être rachetée, une nouvelle interlocutrice lui refuse un prêt déterminant. Il sent planer l’ombre de ses adversaires du monde pharmaceutique, bien informé sur ses
soucis budgétaires. Son confrère et ami Flémant, PDG d’un autre petit laboratoire, lui présente Uwe Schwan. Cet Allemand accepte de l’aider, en obtenant l’accord d’une importante banque
européenne.
Marc et Claire passent les fêtes de fin d’année à Ostende. Ils ont été invités pour le réveillon par Mathilde Steile et Richard Walker, des amis de Claire. Non pas que ça
enchante Marc, mais telle est la vie de couple. Surtout qu’il a bêtement oublié à Paris l’élégant manteau neuf que Claire lui a offert pour Noël. Sur la côte belge en ce premier janvier, il fait
une météo épouvantable. Puisqu’il veut aller prendre l’air (ou plutôt la tempête) sur la plage, Marc n’a donc que sa parka usagée pour se protéger. Le vent de la Mer du Nord est le plus traître
qui soit. Une rafale, et les deux boutons de la vieille parka s’envolent. Marc doit absolument les retrouver dans le sable. Il imagine par avance la réaction de Claire qui, après douze ans de
mariage, ne lui pardonnerait pas cet incident pourtant sans grande importance.
À Buenos Aires, dans l’Argentine d’aujourd’hui. Le señor Luis Machi a bien raison d’être satisfait de sa réussite sociale. Marié à Mira, une emmerdeuse issue d’une
vieille famille riche, il a eu deux enfants, Luciana et Alan. Sa fille est fiancée à un intellectuel, tandis que son fils est homo. C’est plutôt du côté professionnel que le señor Machi est fier
de sa vie. Homme d’affaires aux diverses activités, il dirige le club L’Empire. Montres Rolex, briquet Dupont, stylo Mont-Blanc, chemises Armani ou Versace, cigares Cohiba ou Montechristo, BMW
dernier modèle, le señor Machi ne vit que pour le luxe. Son défunt beau-père a souvent ironisé sur ses goûts de nouveau riche. Le regretté Alejandro Wilkinson, qui fut le mentor du señor Machi,
répliquait qu’ils étaient des self made men, pas des nouveaux riches.