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Publié par Claude LE NOCHER

Jean-Bernard Pouy : Calibre 16mm (Éd.In-8, 2013)

Vincent Cortal est retraité de l'Éducation Nationale depuis quatre ans. Cet ancien prof de dessin et d'autres matières mène maintenant une vie solitaire et oisive à Paris. Ayant été convoqué par un notaire, maître Lenœuf, il n'en devine nullement la raison. Est-ce qu'il se souvient de Matilda Rosken, une Franco-Américaine marginale limite clocharde, vivant en France depuis les années soixante, habitant un appartement genre cloaque ? Sur une série de photos d'elle à plusieurs âges, cette Matilda ressemble vaguement, en beaucoup plus négligé, à la cinéaste Agnès Varda. Fouillant dans sa mémoire préhistorique, de lointaines images reviennent à Vincent. Il se rappelle de la décennie 1970, au temps où il traquait les films improbables du cinéma expérimental.

Au Centre Américain, on diffusait parfois ces œuvres underground qui s'affichaient élitistes, loin du cinéma traditionnel. Projections sauvages, semi-secrètes. Quelques cinéastes étaient issus de la Factory, d'Andy Warhol, semblait-il. Quand on débattait de la qualité de ces créations, Matilda et Vincent étaient généralement d'accord. Tout ça reste quand même flou pour lui, et ne justifie assurément pas qu'il soit légataire de Matilda. En effet, il hérite de quatre-vingt-six bobines de ces films qu'ils visionnaient autrefois, qui n'ont de valeur que pour des frappadingues dans son genre. À en croire le policier Carquignand, Matilda Rosken a été assassinée après avoir été brutalement interrogée. Voilà de quoi surprendre Vincent, mais il ne se sent pas plus que ça concerné.

Il dispose d'un local, où il aménage une petite salle de cinéma perso. “J'ai réalisé tout à coup que ma retraite m'emmerdait depuis un bon moment sans que j'ose me l'avouer. J'avais enfin quelque chose de sérieux à faire. Récupérer les joies idiotes de mon passé. Redevenir jeune et insouciant. Inespéré...” Belle collection, suscitant des réminiscences de l'avant-gardisme de jadis, pour Vincent. Par rapport à la liste répertoriée par Matilda, il doit manquer deux films. La question qui pèse sur le cortex de Vincent, c'est l'importance fort relative de ces œuvres disparues. Il ne compte pas sur le sceptique flic Carquignand pour l'éclairer. Quand Vincent est agressé avec violence par deux prognathes en joggings, une longue hospitalisation s'impose. Sa convalescence dans “la Venise du Gâtinais” ne le met pas à l'abri de ses ennemis. D'autant qu'il a retrouvé les films manquants...

 

Les véritables initiés du cinéma expérimental sont infiniment rares. L'image fixe qui dure huit heures, les photogrammes raturés, ou l'abstraction esthétisante, n'ont jamais attiré qu'un public clairsemé. Expression artistique absconse, qui eut quelques adeptes, surtout quand l'ombre magique d'Andy Warhol semblait planer derrière ces créations. Il suffisait qu'une production (films, livres) se proclame underground pour glaner un peu de prestige. Les plus téméraires assistaient à d'insondables happenings, dénués de tout intérêt. Tel est donc le contexte passé évoqué par J.B.Pouy, qui tâta sûrement de cet univers.

Toutefois, c'est bien dans un sombre suspense que baigne ce roman court (ou novella). Le héros qui n'a rien d'héroïque hérite suite à un meurtre, et risque lui-même sa peau. Que les adversaires soient moldo-valaques, périgourdins ou plus classiquement américains, ils sont infiniment dangereux. Il y a même de la mutation dans l'air pour le flic, c'est dire leur puissance. On connaît et on apprécie la tonalité enjouée des histoires racontées par Pouy. Ce “Calibre 16mm” nous offre, une fois encore, un vif plaisir de lecture.